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Reconnaître la théorie du complot et les conspirationnistes

Après le 11 septembre 2001, après les attentats de Charlie Hebdo, après n’importe quoi d’un peu louche et de vaguement secret fleurissent les articles incitant à la « prudence » sur des médias dits « alternatifs » ou « citoyens », écrits par des gens qui sont apparemment « plus éclairés » que leurs concitoyens parce que leur imagination est plus fertile : les conspirationnistes.

Voyons ensemble comment reconnaître ceux qui pratiquent la désinformation en prétendant la combattre, et vous manipulent tout autant que ceux qu’ils conspuent.

Principe fondamental des médias : tout le monde peut chercher à vous manipuler

Que ce soient des médias traditionnels, des organes d’État, ou les gens mieux renseignés que tout le monde, n’importe qui (même moi) peut vouloir vous faire prendre des vessies pour des lanternes, pour des raisons connues de lui seul.

Vous, citoyen de base, intellectuel, ou n’importe quoi d’autre, devez exercer votre sens du jugement et ne vous en remettre à personne d’autre qu’à vous même pour démêler le vrai du faux. Vous ne pouvez faire confiance à personne.

C’est la raison pour laquelle l’apprentissage de la philosophie et des mathématiques sont si fondamentaux dans la formation de tout citoyen, car ce sont les seules disciplines qui vous apprendront à formuler un raisonnement rationnel et cohérent, et à analyser les éléments en votre possessions en limitant les biais.

Premier indice : le flou

Le premier principe étant posé, toute personne venant avec des informations contradictoires aux éléments connus de tous et admis peut être prise au sérieux si et seulement si les éléments qu’elle apporte sont étayés par des faits concrets : dates précises, noms des personnes impliquées, lieux précis, preuves matérielles. Du journalisme d’investigation quoi.

À la suite des attentas de Charlie Hebdo, j’ai notamment lu cet article. Il propose – comme on peut s’en douter – une relecture des faits passant par un complot des services secrets américains (encore eux) pour créer une guerre civile. Ses arguments sont que ceci s’est déjà produit par le passé. Mais voilà, dans les exemples qu’il donne, on ne trouve aucune référence à un ouvrage déjà écrit, aucune date exacte, aucun nom (à part deux historiens dont les travaux ne sont même pas référencés proprement – bref, aucun moyen de vérifier), aucune preuve. Il pourrait raconter l’histoire de Peau d’Âne, ça serait pareil.

La théorie du complot, à la différence du journalisme d’investigation, se base sur des références approximatives, des exemples flous, partiels voire déformés, et une vague purée de faits et d’interprétations, où il est quasi impossible de distinguer ce qu’on sait, ce qu’on suppose, et ce qu’on interprète. Rien de vérifiable, rien de précis, et toujours des informations de sources inaccessibles au grand public (qui est de toute façon un idiot), parce que le conspirationniste a ses entrées et pas vous.

Deuxième indice : la certitude

Le propre de presque tous les intellectuels, c’est que « plus on sait, moins on affirme ». Un universitaire étudiant un sujet donné  va (généralement) indiquer clairement dans ses publications qu’il ne fait qu’en proposer une interprétation et va s’exprimer avec nuance. Plus on étudie un phénomène, plus on en découvre les finesses, et plus on est obligé de détailler ses hypothèses (ce sur quoi on base sa réflexion) avant d’amener sa conclusion.

Dans l’exemple de l’article ci-dessus, l’auteur est très sûr de lui (même sans référence) et ne laisse aucune place à la remise en question : il a raison (même s’il n’explique par pourquoi on devrait lui donner raison). Il n’a pas une seule fois employé un conditionnel ou fait preuve d’une quelconque prudence. Le propre des imbéciles est qu’ils ne doutent jamais…

Troisième indice : beaucoup de questions, peu de réponses

Soit je viens avec des éléments matériels, des lettres, des photos, des dates, des relevés etc. et j’apporte des réponses à des questions (que ces réponses aillent à contre-courant ou non), soit je n’ai rien de tout cela et je me pointe avec des questions.

Inciter le monde à se poser des questions, à pratiquer le doute cartésien, c’est bien. Et si l’on n’a pas plus, c’est déjà assez. Mais poser la question pour constater qu’on n’a pas de réponse, et que si l’on n’a pas de réponse, c’est qu’on nous cache des choses, c’est oublier un peu vite que la question peut partir d’une hypothèse fausse ou fantasque.

L’exemple classique est « à qui profite le crime ? ». L’hypothèse de base de la question est qu’il y a un crime. En est-on sûr ? Si le crime n’était qu’un accident, la question n’obtiendra jamais de réponse. On est alors tenté d’incriminer une obstruction à l’enquête. Mais là on vient de poser deux hypothèses : il y a crime (DONC criminel) ET complice. Et de fil en aiguille, on en vient à multiplier les hypothèses pour répondre à une question de base biaisée. Alors qu’une approche rationnelle commencerait par valider le fait que ça soit bien un crime avant de chercher à aller plus loin. Ce que la théorie du complot ignore totalement.

Deuxième principe : si une action peut être expliquée soit par la volonté soit par la négligence, l’explication la plus probable est la négligence.

Le propre du conspirationniste est de voir une volonté de faire le mal derrière chacune des questions sans réponse qu’il se pose. Or, pour fréquenter un peu certains cadres et anciens cadres de la fonction publique, je sais à quel point n’importe quelle action (réforme, concertation, réorganisation etc.) prend un temps infini, demande une énergie folle et des porteurs de projet solides, le tout en consommant un budget monstre. Agir, c’est compliqué.

Quand quelque chose ne se passe pas, ou se passe mal, la probabilité que ce soit la conséquence d’une action volontaire est donc beaucoup plus faible que la probabilité que ce soit simplement de la négligence (donc de l’absence d’action), parce que la négligence ne demande pas d’effort, et que l’action en demande énormément. Par exemple, les accidents sont plus souvent imputables à un individu qui n’a pas respecté les règles de sécurité pour finir sa journée 5 minutes plus tôt qu’à un individu qui voulait vraiment tuer quelqu’un.

Ce deuxième principe ne fait pas les affaires des conspirationnistes, car se dire qu’une enquête n’a pas abouti parce que les mecs ne voulaient pas se prendre la tête est bien moins palpitant que d’imaginer que quelqu’un de haut placé dérangé par l’enquête a usé de son influence pour l’étouffer. L’ingrédient essentiel d’une bonne théorie du complot, ce sont des puissants très malveillants, et des malveillants très puissants.

Alors bien sûr, cela ne signifie pas que la malveillance n’existe pas, et que les trafics d’influence sont étrangers aux affaires publiques qui finissent mal, mais enfin en l’absence d’informations, il faut quand même admettre qu’une explication est plus probable qu’une autre.

Pour reprendre l’article ci-dessus, il remet en cause l’affiliation des attentats de Charlie Hebdo avec les sphères islamistes sous prétexte que le mode opératoire n’est pas le même et non cohérent avec les préceptes islamistes (car ils auraient du brûler les archives devant les dessinateurs). Mais il n’envisage même pas que cela puisse être juste une expédition punitive sans réelle portée religieuse, ou encore que les auteurs – bien que formés au maniement des armes – n’aient été que des imbéciles qui se sont d’abord trompé de bâtiment : les djihadistes n’ont pas Google Street View : (Charlie Hebdo, c’est la porte devant la voiture de police. N°10.)

Quatrième indice : la justification par ce qu’on nous cache

En guise de synthèse de tout cela, le dernier indice est que les partisans de la théorie du complot justifient systématiquement leurs théories par « ce qu’on nous cache » et « ce qu’on ne sait pas ».

En toute honnêteté, il est possible que des choses nous soient cachées (par certaines entreprises, par les gouvernements, etc.). Par contre, il est malhonnête de baser un raisonnement sur ces choses, puisque par définition, on ne les connaît pas, donc on peut tout imaginer.

Or il ne suffit pas de formuler une hypothèse pour qu’elle soit valide. Pour la valider, il faut trouver des éléments matériels. On en revient au journalisme d’investigation.

Et si les conspirationnistes étaient les vrais auteurs de la conspiration ?

Car en effet, on peut bien leur renvoyer leurs propres arguments : quelle est la preuve que les conspirationnistes, loin d’essayer d’éclairer les autres de leurs idées et de leurs informations confidentielles, ne fassent rien d’autre que détourner l’attention et de brouiller les cartes ? Qui nous dit que ceux qui tiennent les services secrets américains (pour être originaux) pour responsables de tous les maux actuels ne sont pas à la botte des véritables terroristes, et ne pratiquent pas eux-mêmes une sorte de terrorisme intellectuel ?

Car après tout, l’auteur de l’article ci-dessus est un français qui vit au Liban et est un proche du Hezbollah… Un homme qui se prétend consultant politique et qui fut viré de Sciences Po :

On peut donc appliquer la même théorie du complot sur ceux qui défendent la théorie du complot. C’est sans fin et ça ne mène nulle part, mais ça illustre à quel point ce mode de pensée est stupide.

Énergies renouvelables = propres ? Non !

Notice biographique

J’ai commencé à m’intéresser aux énergies renouvelables dans le cadre des Travaux Personnels Encadrés (TPE), qui consistaient en un mémoire et un exposé rentrant dans les épreuves du bac. Plus tard, j’ai travaillé comme technicien au service Recherche et Développement d’un grand constructeur de moteurs électriques et d’alternateurs d’éoliennes. Je suis aujourd’hui élève ingénieur en génie mécanique. Depuis un an, je travaille également en conception et en fabrication sur un projet de voiture propulsée à l’énergie solaire. Lire la suite Énergies renouvelables = propres ? Non !

Y aurait-il un scandale du cholestérol ?

Après le livre du Professeur Even, celui du Docteur de Lorgeril, début 2013, on pourrait se demander si les médicaments anti-cholestérols sont si efficaces, et surtout si le cholestérol est vraiment une menace.

En 2011, les statines, plus connues sous le nom d’anti-cholestérols, représentaient un marché de 1,363 milliards d’euros rien qu’en France, et les deux médicaments les plus prescrits, toujours en France. En 2012, les estimations tendent vers 1,272 milliard d’euros, remboursés par la Sécurité sociale. Lire la suite Y aurait-il un scandale du cholestérol ?

Pourquoi je ne publie (presque) plus

Lassitude, ça pourrait être le mot qui décrirait ce que je ressens face au web de cette fin 2013. Bientôt 4 ans que j’ai ouvert la boîte, et c’est de moins en moins cool.

J’avais 18 ans, je ne savais pas programmer, j’avais des idées, des choses à dire. Avec la Gazette, j’ai appris à coder, en PHP, en HTML, en CSS, un peu en javascript, j’ai appris à traiter avec Google et comment utiliser les réseaux sociaux. J’ai espéré faire un peu d’argent avec mon travail, ça a presque marché à un moment. J’ai expérimenté plein de choses, sur le fond et sur la forme. J’ai écrit des bijoux et des daubes. J’ai fait parfois du racoleur, parfois du sélectif. J’ai beaucoup appris. C’était l’époque où il y avait moins de pub sur Facebook, où il n’y en avait pas sur Youtube, et où Deezer était gratuit et illimité. #C’étaitMieuxAvant. Lire la suite Pourquoi je ne publie (presque) plus

Le développement personnel : du coaching à l’incitation au viol

Internet a permis quelque chose de magnifique : donner à chacun un espace d’expression peu ou pas censuré, pour un coût variant de pas beaucoup à rien du tout, avec une difficulté technique somme toute raisonnable et un public virtuellement illimité. Une première dans l’histoire de l’Homme, puisque pour le même objectif, il y a encore 25 ans, il fallait éditer un périodique avec les investissements et la logistique que cela suppose.

Les nouveaux experts

Rançon de cette nouvelle liberté, on a vu fleurir les experts autoproclamés, les spécialistes improvisés, puis dans une seconde vague, les coachs en tout genre, à grand coup de blogs partiellement gratuits, de traductions de textes américains (livres, sites), d’ebook pas chers et, pour les plus culottés, de formations complètes voire de séminaires. Lire la suite Le développement personnel : du coaching à l’incitation au viol

Infographie : le design qui cache la paresse intellectuelle

Actuellement, sur le web, que l’on parle de blogs ou de sites de grands quotidiens nationaux, la mode est à l’infographie percutante, édifiante, signifiante. Rappelons que l’infographie, c’est une image présentant, ou plutôt mettant en scène, des statistiques variées en mélangeant les graphiques et les illustrations de type ClipArts 2.0.

C’est bien, c’est beau, c’est sexy, ça en jette, c’est synthétique et facile à lire. Au point que le Monde, dans la présentation de ses nouveaux objectifs intitulée Le Monde c’est déjà demain, la range dans la catégorie « Formats porteurs de sens » (page 22) :

D’autres exemples vus sur le web ces jours-ci :

Campagne municipale anti-Juppé des jeunes socialistes
Campagne municipale anti-Juppé des jeunes socialistes

Bulletin d'adhésion de l'ATD-Quart Monde

Bulletin d’adhésion de l’ATD-Quart Monde

Porteuse de sens, l’infographie ? Vraiment ?

Il est vrai qu’elle présente l’avantage de se lire facilement, d’aller droit à l’essentiel. Et de se prêter particulièrement bien à des usages propagandistes.

MAIS… L’infographie, ce sont des chiffres bruts, sans contexte. Ou plus précisément, avec un contexte factice. Présentez les mêmes chiffres bruts dans un tableau en noir et blanc, ils perdent tout impact. On se demande d’où ils sortent. Mettez de la couleur, des bulles, des symboles, des graphiques… On a l’impression d’avoir un contexte, même s’il est graphique et non sémantique.

Le danger de ce type de présentation réside dans le fait qu’on gobe le chiffre sans chercher à savoir comment il a été sorti : quel échantillon à été utilisé, quelle méthode statistique, quels paramètres ont été pris en compte, etc. Tout ce qui permet de juger de la validité de l’étude et du crédit à lui accorder, finalement. Et tout ce qui permet de la relativiser, entre autres.

Et précisément, l’objectif de ce type de média est la viralité : édifiante et lisible, elle incite au partage massif via les réseaux sociaux. Or on s’entend, l’infographie est partagée sortie de son contexte, si tant est que l’article dont elle est tirée développe d’avantage les statistiques affichées.

Son usage explose dans les média papiers et numériques, comme l’illustre le Monde, mais également les sites web qui proposent des outils de création de vos propres infographies. Mais gardons à l’esprit que l’infographie n’est pas porteuse de sens, pas plus qu’elle est une référence ou une justification : c’est un affichage creux, qui peut facilement dissimuler le manque de méta-données (tout ce qui indique d’où sortent les chiffres) derrière un design glamour.

On surfe avec brio sur la vague de la paresse intellectuelle d’un public hyper-connecté informatophage, en donnant l’illusion de démontrer quand on ne fait que montrer, en ménageant le temps de cerveau disponible d’un public qui zappe principalement d’un contenu chatoyant à un autre.

Méfiance, donc, avec les infographies. Tout ce qui est pré-mâché est suspect.