Le développement personnel : du coaching à l’incitation au viol

Internet a permis quelque chose de magnifique : donner à chacun un espace d’expression peu ou pas censuré, pour un coût variant de pas beaucoup à rien du tout, avec une difficulté technique somme toute raisonnable et un public virtuellement illimité. Une première dans l’histoire de l’Homme, puisque pour le même objectif, il y a encore 25 ans, il fallait éditer un périodique avec les investissements et la logistique que cela suppose.

Les nouveaux experts

Rançon de cette nouvelle liberté, on a vu fleurir les experts autoproclamés, les spécialistes improvisés, puis dans une seconde vague, les coachs en tout genre, à grand coup de blogs partiellement gratuits, de traductions de textes américains (livres, sites), d’ebook pas chers et, pour les plus culottés, de formations complètes voire de séminaires.

Points communs de 90 % de ces coachs en tout genre : des gens peu éduqués, sans diplômes, qui se décident souvent à sauter le pas à une période creuse de leur vie (chômage, longue maladie, etc.). Quelques uns échappent à la règle, et ceux-ci claquent généralement leur CV en gras. Pour les autres, on ne parle pas trop études ; il n’y a rien à en dire. Or si je ne suis un fana des bout de papier qui certifient on ne sait pas trop quoi — les crétins diplômés sont légion — j’aimerais bien que le mec qui est en train de m’expliquer comment être heureux ait au moins des bases en psycho, et un minimum de déontologie.

Autre point commun, beaucoup plus critique celui-ci : ces coachs improvisés vont vous apprendre à réussir votre vie. Ah bon. Le développement personnel est à la mode, dans les séminaires d’entreprise, dans les têtes de gondoles des librairies, et dans la presse féminine… Tout le monde voudrait développer son leadership, gagner plus en une semaine de 4 heures{{1}}[[1]]La semaine de 4 heures, Tim Ferris[[1]], vivre des revenus de son blog, séduire en 5 secondes{{2}}[[2]]Séduire en 5 secondes, Sébastien Night[[2]], le tout en lisant des livres pour changer de vie. Tout ce petit monde semble vouloir jouer la fée Carabosse et vouloir transformer votre vie pourrie en rêve éveillé, puisqu’en matière de rêve, ils en connaissent un rayon.

Bref, jeunes, sans diplômes, sans emploi, mais plein de bonne volonté, les coachs en développement personnel vont vous apprendre à réussir là où ils ont échoués. Et j’exagère à peine…

Quid du développement personnel ?

Le développement personnel est un champ extrêmement large, assez peu précis dans sa définition, qui couvre des domaines aussi variés que l’efficacité au travail, l’entreprenariat, les relations socio-affectives, les relations amoureuses voire les performances sexuelles.

D’un point de vue marketing, les acteurs du milieu vont mettre en oeuvre des stratégies visant à l’auto-dénigrement et usant de manipulation : si vous allez bien, vous n’êtes pas un client potentiel, et puis de toute façon, chacun de nous a au moins un aspect de sa vie qu’il voudrait changer.

Un site comme celui d’Olivier Roland, intitulé « Des livres pour changer de vie« , est d’une incroyable prétention et d’une grande présomption. Il s’agit d’un entrepreneur qui sous couvert de développement personnel, lit et résume de façon détaillée des ouvrages « inspirants » en casant au passage un lien affilié vers le produit sur Amazon. D’une part, son contenu n’est pas original et génère du trafic web à peu de frais (il n’invente rien, mais synthétise les bouquins des autres), mais en plus il agit comme intermédiaire de vente et prend sa commission au passage (c’est précisé seulement en petit au bas de sa page).

Légalement, ça passe (vide juridique, mais jusqu’où va le droit de citation ?), moralement, c’est moyen.

Au passage, se basant sur toute son expérience et son grand succès avec « Des livres pour changer de vie« , Olivier Roland (pote à Sébastien Night) a lancé un autre blog, « Blogueur pro« , avec une formation payante sur comment gagner de l’argent avec son blog (Les Éditions Roland déclarent un résultat net 2011/2012 de 179 000 €).

Mais si la démarche Olivier Roland est assez détestable, il n’est certes pas le plus dangereux du cercle très fermé des développeurs personnels (d’ailleurs, lui ne se prétend coach nulle part).

Le passage à la lumière

Un article du site Seduction by Kamal, jeune coach en séduction franco-marocain, a fait la une cette semaine et invite à se pencher sur la question du développement personnel online avec un regard plus attentif. Cet article intitulé « Comment bien baiser ? Les secrets du sexe hard » nous recommande, en substance, d’imposer nos règles du jeux aux femmes, de les prendre à la hussarde même si elles paraissent réticentes, car elles ne rêvent au fond que de voir le mâle qui sommeille en nous s’affirmer. Une bonne grosse apologie du viol, en somme.

Rue89 nous apprend que l’objet du scandale n’a même pas été écrit par le coach sus-nommé, mais par un pigiste payé par Kamal, qui a « pondu » contre ses convictions à la commande (monsieur baise soft et va bientôt être père), pour une somme allant de 25 à 30 € l’article.

Le déterrage de ce type de torchon a du bon : l’article a été signalé à la justice et c’est toute la clique des coachs à la petite semaine qui pourrait bientôt être mise sur la sellette. L’article incriminé a d’ailleurs été retiré par l’éditeur du site mais reste consultable ici.

Un public qui se cherche

Ce type de prose à de quoi préoccuper. Destinés à des gens qui se cherchent, donc fragiles par essence (ado, jeunes adultes, mais pas seulement), il semble que ces conseils aient déjà été mis en pratique, comme l’indique Rue89. Le « coach » a une responsabilité morale vis à vis du public qu’il conseille — surtout compte tenu du trafic important généré par ce type de sites — mais n’est soumis à aucune déontologie, aucune obligation, aucun encadrement légal.

À la fin des années 1990, on s’était occupé du cas des sectes, qui après tout chassent sur le même terrain (affaire de l’Ordre du Temple Solaire, par exemple), il serait temps à présent de se pencher sur les dérives et les dangers du coaching par internet, pratiqué par des gens qui monnaient leurs services sans aucun contrôle. Car dans le cas qui nous occupe, on parle d’incitation à un crime passible de 15 ans de réclusion criminelle, et avec la plus grande désinvolture.

La lecture de sites comme French Touch Seduction, Drague.tv, Je récupère mon ex, ou Seduction by Kamal font parfois froid dans le dos, tant dans les articles que dans les commentaires.

Si légiférer sur de telles pratiques semblent extrêmement délicat, il est nécessaire de mettre en place des campagnes de sensibilisation comme on l’avait fait pour les sectes ou pour les rencontres par internet en leur temps.

Toi aussi, deviens coach

Le schéma de percée du coach internet est assez standard, et les noms ne manquent pas — Christian Godefroy, Sébastien Night alias Marketeur Français, et tous leurs poussins Roland, Amacker, Pascal Colombani etc. — :

  1. présence sur les forums spécialisés, échange avec la « communauté » (communauté des séducteurs, par exemple),
  2. création d’un site/blog de conseils gratuits, établissement d’un lien de confiance avec le lecteur sur la base de lieux communs dissimulés sous les éléments de langage (conseils de bon sens, infos réchauffées et/ou traduites de l’américain etc. le tout dispensé par un mec à la diction impeccable qui paraît crédible).
  3. création de produits numériques (ebook, vidéos, formations complètes etc.) proposés à la vente pour des prix dépassant généralement la centaine d’euros.
  4. sur la base du succès des produits numériques, mise en place de séminaires à plusieurs milliers d’euros (« demandés par les clients du livre ») et de coaching individuel pour des tarifs supérieurs à 10 000 € (cf Sébastien Night et son coaching amoureux).
  5. essaimage de blogs/sites similaires ouverts par les clients-élèves satisfaits, généralement avant la fin de leur formation, qui font la publicité de leur mentor, liens à l’appui,
  6. passage du blog du coach en mode automatique, avec des rédacteur tiers payés à l’article (le blog du Marketeur Français depuis 1 an, celui de Kamal & cie.)
  7. éventuellement, changement de branche du coach/expert (Night et Roland sont passés du développement personnel au coaching plus ou moins entreprenarial, avec comme référence leur activité précédente, et comme base leur liste d’emails clients — Night a totalement abandonné le coaching amoureux et s’est tourné vers le conseil aux PME — Godefroy a continué à vivre de sa maison d’édition axée bien-être mystico-sprituel).

Développement personnel, l’analyse marketing

Le développement personnel est un marché de niche. Depuis une quinzaine d’années, le jargon psychiatrique est passé dans langage courant (hystérique, schizophrénie, complexe d’Oedipe), ce qu’on peut interpréter comme une préoccupation grandissante pour le bien être psychique et la compréhension de la psyché humaine. Ceci s’accompagne également d’un manque flagrant de connaissances approfondies, puisque le public s’approprie le jargon mais non les concepts, au point que chacun croit savoir ce qu’est la schizophrénie et être capable de diagnostiquer un trouble bipolaire ou un pervers narcissique.

De plus, la culture post-soixantehuitarde nous enjoint de nous réaliser en tant qu’individu, en lien avec nos aspirations. Il existe une envie profonde de « réussir sa vie », dans tous ses aspects (professionnels, personnels, amoureux).

Par voie de conséquence, il existe un besoin en « produits » psychologiques. La psychothérapie n’étant pas à la portée de toutes les bourses, ni de tous les emplois du temps, des entrepreneurs sans connaissances particulières ni expérience clinique, mais souvent intéressés initialement par ces domaines, se sont emparés du marché en créant des produits d’information où les clients lisent ce qu’ils ont envie qu’on leur dise, le tout justifié par des références floues à des études universitaires. Le client visé n’ayant pas fait d’études longues, il n’a pas développé de réflexes universitaires et il ne cherchera donc pas à approfondir ces références et à vérifier les assertions proposées, mais se contentera généralement d’arguments d’autorité. La presse féminine le sait depuis longtemps.

Le développement personnel, c’est le prêt à porter de la psychologie.

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