Pour la mort pure et simple de l’enseignant-chercheur

CC Flickr – Ben110

Je suis en colère. Pas cette colère éclatante et grandiose, qui galvanise la foule et peut parfois émouvoir les ministères. Non, je suis dans une colère sourde et froide, qui commande la destruction et la vengeance. Quand nulle réparation ne peut être envisagée, il faut se résoudre à détruire.

Je suis en colère contre l’enseignant-chercheur, fonctionnaire de l’Éducation Nationale. Celui qui officie en milieu universitaire, et plus encore dans les filières techniques.

Ce personnage infâme, qui vient en cours forcé par un système qui lui demande de transmettre le savoir qu’il créé dans le fond de son laboratoire, assurant par dessus la jambe des heures d’amphi, de TD ou de TP pour des étudiants dont il n’a cure. Car des étudiants, il y en a cette année, comme il y en avait l’année passée, et comme il y en aura l’année prochaine. Ils sont mauvais, ils n’ont jamais le niveau, ils ne sont pas intéressés, et ça ne fait qu’empirer avec le temps.

Ce sont comme des têtes de bétail qu’on voit passer dans un abattoir, sans cesse suivies par d’autres. Des quantités négligeables par rapport à l’enseignant, unique, en poste pour 40 ans, sans remise en cause, sans évaluation, sans contrôle, sans inquiétude sur son emploi, sans autre préoccupation que celle de publier deux papiers scientifiques par an pour justifier de son activité de recherche.

Mais de justification de son activité d’enseignement, il n’y en n’a point. Il peut torcher des cours sans queue ni tête, en dépit du bon sens, catapulter des notions et des formules sans une once d’explication, pondre des examens au dessus du niveau auquel il prépare ses étudiants et mettre tous les ans les mêmes notes inquiétantes, personne ne s’en émeut. Personne ne l’évalue. Il est seigneur dans sa salle de cours, mandarin à l’égo délicat, habitué à ce qu’on l’approuve et non à ce qu’on le remette en cause. Il est docteur d’État, donc il a raison. Donc il n’a pas à être évalué sur ses capacités de pédagogue, ni par ses pairs ni par des professionnels, comme c’est pourtant le cas partout dans le monde. Mais pas en France.

Il forme de futurs professionnels, employés dans l’industrie, lui qui est sorti de la fac pour rentrer dans un labo. Il fait des cours sans contexte, des cours inefficaces, témoignages de son absence de culture industrielle. Il pense étude et réflexion, quand le monde « réel » pense problématiques et solutions. Il se masturbe le cerveau devant public, sans jamais donner la réponse à la question que tout le monde se pose : « à quoi ça sert ? ».

Et lorsqu’on lui pose une question, il répond avec des maths. D’autres équations pour expliquer les équations. Une formule est pratique pour dissimuler son ignorance, son incompréhension ou son incapacité à s’adapter au niveau de son interlocuteur. Il suscite la perplexité et l’incompréhension. Mais au fond, souhaite-t-il être compris ? Ses partiels ne sont que des séances de vomissement de cours ou de TD appris par coeur, visant à recracher des méthodes et des exercices types, en espérant que le monde professionnel soit lui aussi fait de méthodes types, pour que tous s’en sortent sans comprendre pourquoi ils font ce qu’ils font.

Il se plaint du niveau qui baisse, sans rien faire pour le relever. Et quand le volume sonore monte dans l’amphi, il déplore le manque d’intérêt des étudiants, sans envisager le fait qu’au bout de quelques dizaines de minutes d’incompréhension de son spécieux verbiage, il faille bien combattre l’impression d’être devenu idiot la veille.

Il joue volontiers les conseillers d’orientation, pour majorer son importance et bouffir son orgueil, mais il découvre parfois par un étudiant une filière où peuvent postuler les futurs diplômés qu’il forme. Les conseils d’orientation qu’il distille ne mènent qu’aux filières qu’il connaît, visant à envoyer les bons éléments à ses potes profs, et il ne cherche pas à se renseigner d’avantage sur les cursus où peuvent s’orienter ses étudiants. Qu’est-ce que cela lui apporterait ?

Il met les notes qu’il veut, et place la barre où il veut pour ses examens, suivant son humeur. Pour cette raison, il est tout à fait hypocrite de s’imaginer qu’un DUT obtenu à Metz, à Annecy ou en région parisienne ait la même valeur. C’est pourtant le présupposé fallacieux des écoles d’ingénieurs recrutant sur dossier en IUT.

Il ne se remet pas en cause, il ne cherche pas à améliorer ses cours, à les enrichir, à en revoir l’ordre logique. Pour quoi faire ? Pour un enseignant-chercheur français, du temps bien investi est du temps de recherche. Du temps qu’on peut valoriser vis à vis de sa hiérarchie. L’enseignant-chercheur est fonctionnaire, donc indévissable de son socle, et il en profite. Certains avouent volontiers, en privé, considérer leur temps d’enseignement comme du « temps perdu ». Et comme ils n’ont aucun compte à rendre sur leurs activités pédagogiques, tout le monde est satisfait.

Tout le monde, sauf les étudiants, formés par dessus la jambe, validant tant bien que mal des modules auxquels ils n’ont rien compris. Mais s’ils se risquent à une suggestion ou à une remarque, susceptibles d’améliorer la formation, on leur rit au nez, on leur explique pourquoi ce n’est pas possible, en attendant la prochaine promo qu’on espère moins casse-couilles.

En France, les filières scientifiques n’ont pas la cote, car jugées « trop difficiles ». Effectivement, lorsqu’il faut tout comprendre par soi-même sans pouvoir compter sur l’enseignant, voire presque refaire ses cours soi-même, il y a de quoi rebuter. Surtout quand les salaires après le diplôme sont ridicules, à niveau égal, par rapport aux professions commerciales et financières.

Mais il faudrait tout de même se poser les bonnes questions, et cesser de se trouver constamment des excuses.

Seul un professionnel peut former des professionnels. Un professeur ne peut former que d’autres professeurs. L’enseignement est un milieu consanguin fait de gens qui n’ont pour la plupart jamais appliqué ce qu’ils enseignent. Un chercheur n’a pas sa place dans la majorité des filières scientifiques, et devrait être remplacé dans bien des cas par un industriel, manipulant les mêmes notions et les mêmes concepts, mais dans l’optique de résoudre des problèmes, et non dans celle d’avoir traité son programme.

Ensuite, les formations du premier cycle supérieur, de par leur caractère « standard » (licences générales, DUT, licences professionnelles, hors options exotiques), devraient être harmonisées et faire l’objet d’un examen national dont les sujets et les critères d’évaluation seraient communs à tous les établissements, comme cela se pratique en BTS et au BAC. L’autonomie des universités est une idiotie encourageant chacun à faire sa cuisine dans son coin, au détriment des étudiants. Il serait temps de donner un sens aux diplômes en mettant tout le monde sur le même pied d’égalité, en évaluant de la même manière sur l’ensemble du territoire.

Mes deux années à d’IUT m’ont appris qu’on pouvait être un crétin diplômé d’un BAC+8, se croire sorti de la cuisse de Jupiter en étalant sa mauvaise foi, le tout en se gargarisant d’un titre, n’importe lequel, du moment que c’est joli sur la carte de visite. Et en envoyant promener tout ce qui pourrait tirer la formation vers le haut, parce que c’est toujours trop compliqué à mettre en oeuvre et qu’on ne s’adresse jamais à la bonne personne…

J’ai été élu représentant des étudiants, j’ai donné mon avis, j’ai émis des suggestions, j’ai fait remonter les remarques de mes camarades. J’ai tenté d’apporter ma pierre à l’édifice pour améliorer les choses. Mais je n’ai été qu’une potiche de plus, faussement consultée. On a répondu à mes arguments par des attaques ad-hominem, sans chercher le vrai dans ce que je disais, car au fond, le vrai problème c’est celui qui énonce les problèmes. L’argument de la dernière chance a été déplorable : si je n’étais pas content, je n’avais qu’à choisir une autre filière.

J’ai renoncé à changer les choses. La seule solution consiste à licencier en masse, ou à envoyer les profs à l’usine. On ne peut pas changer les choses avec un lobby enseignant aussi puissant, et avec tant de mauvaises habitudes ancrées. Quoi qu’on en dise, un prof est d’abord un privilégié,  et il entend le rester. Il y a tout à reconstruire, parce qu’on ne peut plus remettre de pansements sur notre jambe de bois, mais pour cela, il va d’abord falloir couper la jambe…

Si j’ai un bon conseil à donner à mon lecteur, c’est de bien se renseigner sur l’université où il compte mettre les pieds. Si certaines ont chaque année d’avantage de difficultés à remplir leurs promotions, il y a une bonne raison à cela. Et ce n’est pas moi qui redorerais leur réputation, car pour quelques personnes motivées et impliquées, il y a tout de même une belle brochette de bras cassés. Certains sont certes des scientifiques brillants, mais ce paramètre concerne uniquement leur directeur de recherche, et en aucun cas leurs étudiants.

Pour moi, l’avenir n’est plus en France. Je n’ai plus rien à faire dans un tel pays. Je ne vais pas passer ma vie à me battre contre un système hérité de Napoléon, après lequel tout le monde gueule, mais qui continue à se dégrader irrémédiablement, au milieu des querelles d’ego de petites gens. Il semble en effet que j’aie une vision du bien commun qui soit un peu démodée…

Que les Français continuent à se plaindre, c’est ce qu’ils font le mieux. Moi, je rêve d’un pays avec des moyens, et des gens qui veulent construire.

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3 réflexions sur “ Pour la mort pure et simple de l’enseignant-chercheur ”

  1. Bonjour,

    Je suis étonnée qu’un tel article n’ait reçu (encore) aucun commentaire !
    Je suis enseignante dans une Université de technologie qui forme des ingénieurs.
    J’ai un Doctorat mais je ne suis pas Maître de conférence.

    Je suis passée par plusieurs états en lisant votre article : j’ai ri de bon coeur, puis j’ai ri jaune et finalement j’ai terminé sur un goût assez amer.

    Vous dénoncez des travers et des scandales qui sont effectivement assez patents dans les Universités françaises. Il existe bien sûr des enseignants-chercheurs qui aiment vraiment enseigner et s’intéressent à ce que les étudiants retirent de leurs enseignements. Mais sont-ils les plus nombreux ? Assurément pas.

    Enseigner est vraiment un métier difficile. Mais les étudiants font tout de suite la différence entre un prof qui a sincèrement envie de leur transmettre quelque chose, de les intéresser et de répondre à leurs préoccupations…et les autres.

    Je trouve la voie que vous avez choisie admirable : devenir représentant étudiant pour faire valoir des propositions de changement. Mais vous avez raison, dans un système où la carrière est exclusivement adossée aux résultats de recherche (publications, interventions dans des colloques…), les EC n’ont que peu « d’intérêt » à s’investir dans les activités d’enseignement.

    Faut-il pour autant jeter l’éponge ?

    Mes collègues n’ont pas tous le profil que vous décrivez et quelques-uns ont vraiment à coeur d’aider les étudiants à réussir.

    Mais beaucoup de paramètres entrent en ligne de compte pour comprendre l’échec…et aider à la réussite…

    Vous semblez être motivé, déterminé et engagé. Vraisemblablement qu’un « bon prof » suffit à VOTRE réussite. Mais il y a aussi beaucoup d’étudiants qui ont des difficultés à se saisir de ce qui leur est transmis…

    Je crois que je suis un peu triste en lisant votre article, parce qu’évidemment, je le prend un peu pour moi (même si je n’enseigne pas à Metz : ouf !), et que si ça se trouve, je dois mal faire mon boulot…

    J’ai enseigné il y a quelques années un TD d’introduction à la recherche en sciences sociales à des étudiants de première année de psycho. J’avais l’impression que je devais les rappeler à l’ordre sans arrêt pour qu’ils m’écoutent. Et je vous assure que je passais beaucoup de temps à préparer mes cours pour que ça les intéresse.
    Bien sûr, ils étaient 50 (en TD !). Ils étaient en première année (très peu nombreux sont les étudiants qui ont véritablement approfondi leur projet professionnel en première année de psycho à l’Université). Je me démenais mais j’avais vraiment l’impression de ramer…

    Bon, en fait, je suis en train de vous raconter ma vie pour essayer de m’excuser au nom de tous les profs qui ne vous auraient pas donné satisfaction…

    Merci en tout cas de nous rappeler à l’ordre !

    A bientôt,
    Hélène

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    1. Certains profs sont, en effet, assez exceptionnels. Et effectivement, on différencie facilement, en tant qu’étudiant, celui qui vient avec l’intention d’assurer ses 2 H de cours de celui qui vient pour voir des gens sortir de son cours en ayant compris. J’espère avoir réussi à faire sentir que tous ne sont évidemment pas à ranger dans la même catégorie. Mais nous sommes d’accord, les bons sont minoritaires.

      En tant qu’étudiant, je crois qu’un cours doit, avant toute chose, justifier son existence. Rester le cul sur un siège d’amphi (toujours inconfortable) pendant 2H n’a rien de naturel, et même le meilleur élève a besoin de savoir en quoi ce qu’il bosse va lui être utile plus tard, d’où ça sort et quelle est la place des notions qu’il étudie dans l’ensemble de la discipline dont elles sont extraites (le contexte, en fait).

      L’étude pour l’étude, ça marche quand on est tout seul dans son bureau et qu’on s’est posé une question existencielle au réveil. Un étudiant doit d’abord être motivé, savoir pourquoi il bosse.

      Il est tout à fait naïf de croire que, parce qu’on est dans le supérieur, on a choisi et on doit savoir ce qu’on veut. D’abord, peu nombreux sont ceux qui entament des études longues par véritable envie (cela répond simplement aux besoins du marché du travail et à la volonté de « s’en sortir »). Ensuite, si j’ai toujours su pourquoi je signais, au moment de parapher, on me l’a souvent fait oublier, une fois la formation commencée…

      Comptez sur moi pour vous rappeler à l’ordre à chaque fois que cela sera nécessaire (ceci impliquant évidemment la réciproque).

      Cordialement,

      Arle Uein.

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  2. Je tombe par hasard sur l’article de Mr Arle Uein. Cette analyse est caricaturale, subjective et résulte visiblement d’une méconnaissance du milieu et sans doute d’une mauvaise expérience personnelle. Nous sommes tous d’accord que plusieurs points peuvent être améliorés. Dans tous les secteurs et domaines professionnels (et pas seulement dans l’enseignement supérieur), les acteurs doivent doivent soutenir une « démarche qualité » basée sur une autocritique et des évaluations externes.
    Je ne souhaite pas rentrer dans un débat de fond. Apres 15 ans d’expérience professionnelle dans l’enseignement supérieur je souhaite seulement faire deux constatations, dans le but de relativiser le « témoignage » de Mr Uein.
    1) Une grande majorité des enseignant-chercheurs prennent à cœur leur métier d’enseignant et sont heureux de partager leurs connaissances et leur passion avec les étudiants. Ils se font un point d’honneur à préparer au mieux leurs séances de cours ou TD même lorsque leurs activités de recherche et administratives sont intenses. C’est une question de respect de soi même et de conscience professionnelle.
    2) A l’aide notamment de systèmes d’information de plus en plus performants, la plupart des établissements (Universités, Ecole d’ingénieurs,..) installent et améliorent des outils d’évaluation de l’enseignement qui, couplés aux évaluations externes (AERES, CTI,..), permettent aux Enseignant-Chercheurs de se remettre en cause régulièrement et d’améliorer leurs méthodes pédagogiques.

    Renaud Bachelot
    Professeur des Universités
    VP CS de l’Université de Technologie de Troyes (UTT)
    Responsable de Laboratoire
    Ex-Responsable d’une branche ingénieur de l’UTT

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