L’enfer de la prépa et le Monde de la Vérité

C’est séquestré dans l’internat du lycée Henri IV, gavé de Lexomil, de Prosac, de Séroplex et de Macrogol[1] que je me réjouis de la dénonciation de mon horrible condition d’étudiant en classe préparatoire littéraire et des ignobles sévices corporels et psychiques qui me sont infligés, par le grand quotidien d’information français : le Monde.
CC Flickr - Ralph and Jenny

Depuis une semaine fleurissent en effet, malgré le froid glacial qui lui-même occupe l’autre partie des marronniers de la pépinière journalistique, des articles sur la prépa aussi bien sur le site du Monde que sur les blogs qui en dépendent. 

Celui par qui le scandale arrive est un article, ou plutôt, des mots du médiateur du Monde, “une enquête” sur la prépa, modestement intitulée : “L’enfer des classes prépas”, ou “Prépas, l’excellence au prix fort” selon qu’elle se trouve dans l’édition papier ou numérique, et signé par Marie Desplechin.

Insee, mon amour

[multicol n= »2″]Enquête, dans mon monde à moi de petit bourgeois conformiste allaité aux antidépresseurs, ça veut dire chiffres, explications, sources, rigueur, ou ce genre de choses que l’on doit apprendre en préparant un master de journalisme. Par exemple, il eut été intéressant de comparer, en fonctions des disciplines, les postes et les salaires à l’embauche et après dix ans de travail, de ceux qui sortent de prépa ou d’autres filières, avec en parallèle des comparaisons des taux de suicide, ou tout ce qui est chiffrable dans le domaine de la psychiatrie ; de consulter le corps médical sur la question du rythme imposé, et de faire des statistiques, toujours comparées, où l’on interrogerait différents types d’étudiants ou d’anciens étudiants, dont ceux de CPGE, sur leur ressenti et leur bien-être, avec un vrai questionnaire et un vrai protocole. Et ainsi on aurait pu se demander si vraiment ça vaut la peine d’aller en prépa.

Rien de tout cela dans “l’enquête ” de Mme Desplechin. Seulement de la mise bout à bout de témoignages anonymes d’étudiants de prépa, dont on ne sait pas dans quelle mesure ils sont représentatifs de ce qui s’y passe : le seul chiffre présenté étant celui qui, non sourcé et précédé d’un “Sans mentir”, nous indique que plus de la moitié d’une classe de khâgne du Nord de la France est sous antidépresseurs.

Ma défonce quotidienne aux neuroleptiques et à la lecture de Nietzsche m’empêche sans doute d’apprécier l’incroyable précision dont fait preuve la journaliste, ou ses comparaisons avec Full Metal Jacket. Heureusement, le médiateur sus-cité est là pour éclairer ma lanterne, moi qui n’utilise plus le briquet que pour assouvir mes pulsions toxicomanes. Il rassure les craintes de mon esprit étiqué, me disant qu’il faut prendre cette “enquête de fond” au sérieux et croire en la puissance révélatrice de la “plume” de Marie Desplechin, que son quotidien louait déjà en 1995 lorsqu’elle publiait son premier livre pour adulte, elle qui d’habitude n’est éditée que par l‘École des Loisirs.[/multicol]

Non, je ne me moque pas,

[multicol n= »2″]J’ai beaucoup de respect pour un mec qui parle de lui à la troisième personne, se fout de la gueule des lecteurs qui lui écrivent, tronque des courriers intéressants et nuancés pour se donner raison, s’étonne du nombre de réactions à propos d’un article dont l’auteur appelle les anciens élèves de prépa à témoigner pour son livre putatif, et qui juste après montre à quel point son journal sauvera l’humanité (sans mauvais jeu de mot) en recourant à l’argument N°242 du complotiste : “Si ça fait réagir c’est parce qu’on dit une vérité qui dérange” (en somme) le tout sur le blog “Monde des lecteurs“. Je sais que nous sommes dans un pays où une candidate au poste de chanoine de l’achibasilique de Saint Jean de Latran déclare à qui veut l’entendre qu’elle “gène le système”, mais enfin, même dans ces temps troublés de course à l’Élysée, les élites, qu’il semble de bon ton de mépriser, n’ont pas encore déclaré anticonstitutionnelle l’honnêteté intellectuelle.[/multicol]

Polémique en interne

[multicol n= »2″]Cette histoire ressemble tout de même à une polémique auxquels sont sensibles seulement les prépas, les profs qui y enseignent et les journalistes, chacun blessant l’autre dans son orgueil. 

Seulement, les réformes du système éducatif, les changements d’acronymes et autres joyeusetés ministérielles se produisant à peu près tous les trois ans font que, en ce qui concerne l’enseignement supérieur, à moins d’être étudiant ou d’avoir des enfants qui le soient, les possibilités d’être au courant du fonctionnement de telle ou telle filière sont relativement limitées en dehors du Capital ou du Zone Interdite annuel sur le sujet, des classements de l’Express ou du Point ou du genre d’article qui nous réunit. L’exception de ce début d’année était un reportage du JT de France 2 sur les CPES[2] d’Henri IV, tout aussi tronqué et orienté que les articles du Monde, mais cette fois dans l’autre sens. À s’en tenir au reportage on avait en effet l’impression que tous les étudiants y étaient issus des cités, noirs, boursiers sur critères sociaux et que l’inénarrable “ascenseur social” fonctionnait vachement bien. Je caricature, mais à peine.[/multicol]

Paradis vs Enfer

[multicol n= »2″]Aussi quand vient le jour des portes ouvertes du dit lycée, auxquelles j’ai participé il y a moins d’un mois, on rencontre certains parents qui vous confient, après que vous les ayez renseignés entre autre sur les relations entre condisciples (qui sont loin d’être celles décrites par les préjugé qui circulent), que vous avez, dixit : “l’air normal”, comme si il y avait là un miracle. D’autres n’ont vraiment pas l’air de comprendre ce que vous leur dites lorsque vous leur expliquez que la prépa n’est pas l’aboutissement de toute vie sur terre, qu’existent d’autres voies qu’il n’est en aucun cas dégradant de suivre, et que de toute façon les méthodes de travail qui y sont employées ne sont pas adaptées à chaque individu.

Pour ma part, comme pour une bonne partie des gens que je fréquente, je suis arrivé en hypokhâgne il y a six mois avec des a priori sur ce qu’allait être l’ambiance général et le comportement de nos chers agrégés, tous deux réputés ignobles, qui se sont révélés faux, et d’autres sur l’épanouissement intellectuel, que j’espérais grand et qui eux aussi se sont effondrés face à la réalité.

N’en déplaise au prophète Mani, qui recevait l’illumination[3] à l’âge où d’autres se voient forcés de lire Marie Desplechin, la prépa n’est ni l’enfer, ni le paradis. Le tout étant de savoir si l’enseignement qu’on y délivre nous est ou non adapté.[/multicol]

Néanmoins, de vrais problèmes :

[multicol n= »2″]Je vois bien cette histoire tourner en une lutte entre partisans et détracteurs des classes préparatoires aux grandes écoles sans que rien de constructif n’en sorte. Pourtant personne ne semble s’émouvoir du fait que nous vivions dans un pays où les “bons” élèves des lycées de centre ville sont “orientés” vers la prépa ou vers médecine. Orientés si l’on peut dire dans un pays où on laisse les élèves se démerder avec leur avenir, ne les écoutant, un grand sourire crispé aux lèvres, que lors de salons annuels de l’orientation qui servent surtout aux établissement d’enseignement pour faire du rabattage : les études sont aussi un business.

De même les élèves de quartiers plus défavorisés seront plutôt poussés vers les filières techniques et technologiques, sans qu’on se soit trop intéressé à leur motivation, leurs compétences, ni qu’on leur ait dit qu’il existait quelque chose d’autre. 

L’article de Mme Desplechin aborde brièvement un problème plus systémique de l’enseignement en France, mais en l’emballant beaucoup trop dans du misérabilisme bon marché et sous un titre accrocheur suintant trop le besoin de se nourrir pour que l’attention s’arrête vraiment dessus. 

On peut pointer du doigt l’absence quasi totale d’orientation des étudiants qui est aussi vraie en prépa qu’elle ne l’est au lycée, on peut critiquer le fait qu’elle n’entraîne pas au travail en équipe et se demander si il est pertinent qu’elle ne montre ni n’initie à aucunes des réalités ou de l’entreprise ou de la recherche. [/multicol]

Va chercher le morceau de papier ! Va !

[multicol n= »2″]Et puis aussi parler de la courses aux diplômes du système français, et qui commence dès après le bac, sans possibilité (contrairement à de nombreux autres pays) de prendre une année sabbatique. Car c’est bien gentil de parler de la prépa, mais elle n’est ni une fin en soi ni n’existe que par elle même. Éh quoi ? Ça ne choque personne un système où il faille obtenir des diplômes, non pas pour attester de votre compétence ou pour certifier du fait que vous ayez suivi un enseignement un tant soi peu utile dans le monde réel, mais juste pour qu’on vous foute la paix ?

Sans rire, on passe notre temps à “bachoter” en France, que ce soit pour le brevet, le bac, les partiels, les concours d’entrée aux écoles ou ceux de recrutement. En plus il faut bachoter bien et avec peu de personnel pour nous encadrer, parce les ministères de l’Enseignement Supérieur ou de l’Éducation Nationale sont entièrement réductibles à des tableurs Excel qui doivent faire apparaître les plus petits budgets possibles mais en même temps, il ne faudrait pas que l’on perde des places dans les classements européens ou mondiaux : on risquerait de se remettre en question. 

Alors que plumitifs s’éclatent tant qu’ils le veulent à refaire la Divine Comédie avec l’Enfer, le Purgatoire, le Tartare, le Helheim, ou n’importe quelle autre connerie qui leur permettra d’allonger de la métaphore bon marché dans les trois paragraphes qui les nourriront le lendemain, je ne suis pas vraiment sûr qu’ils éveilleront l’opinion publique. Pourtant, en période d’élection, il paraît que ce genre de chose peut se faire : ça donne aux gens l’impression qu’ils ont un pouvoir décisionnel réel.

Mais bon, puisqu’on va me reprocher de souffrir d’un syndrome de Stockholm, d’être dans le déni ou simplement de ne plus regarder TF1, je crois que je ferais mieux de me taire.[/multicol]

Notes (↵ returns to text)

  1. L’un des quatre est un laxatif, sauras-tu le repérer ?
  2. Classes préparatoires aux études supérieures; en somme des classes prépa à la prépa réservées aux étudiants boursiers
  3. Mani est le fondateur du … manichéisme
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6 réflexions sur “ L’enfer de la prépa et le Monde de la Vérité ”

  1. Je partage ton point de vue, qui s’applique également aux prépas scientifiques. La prépa n’est ni le paradis ni l’enfer, ni une fin en soi. À ce sujet, l’article de Monde, que j’ai seulement survolé (il est vraiment trop mauvais et trop riche en poncifs usés) est bien plus que caricatural : il est faux.

    Cracher sur les prépas est toujours bien vu, surtout par ceux qui n’y sont pas allés. Ça contribue au populisme de bon aloi visant à taper sur les élites. Ceci étant, il ne faut pas non plus perdre de vue que les prépas sont des formations “castratrices” dans le sens où elles formatent plus qu’elles ne forment, et enseignent les réflexes à acquérir pour obtenir les concours. On ne parle évidemment pas là de notion “utiles” et actualisées, mais de tous types de savoirs académiques qui serviront seulement pour les sélections, afin de faire la différence entre ceux qui “assimilent” et les autres.

    Du coup, présenter les élèves de prépas seulement sous l’angle “zombie asocial gavé d’antidépresseurs” et un raccourci facile qui fait oublier que ces zombies finiront cadres dans des grandes boîtes ou administrations, avec des salaires à l’embauche de 2 à 3 fois le SMIC.

    C’est peut-être ça, au fond, qui fait tâche.

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  2. Je suis allé en prépa scientifique, et même j’y ai survécu, et j’ai intégré une « grande » ecole.
    N’empêche, à quel prix? Je suis depuis que je l’ai connu de l’intérieur un fervent partisan de la suppression pure et dure du système des prépas dans sa forme actuelle.

    J’ai passé 2 ans a ne dormir que 3h par nuit, sans compter qu’il fallait que je bosse pour dormir sous un toit et manger.

    J’ai vu un pote tenter de se suicider. Le meilleur de la promo d’ailleurs, un esprit si vif et intelligent qu’il n’a pas supporté de bachoter comme un crétin.

    Si pour ma part j’ai tenu le coup, c’est parce que je pensais qu’en abandonnant, je vivrais la vie d’ouvrière de ma mère. Ce qui est stupide, preuve en est j’ai finalement été diplômé de la fac, et je gagne très bien ma vie.

    Je crois que la prépa était peut-être une bonne formation a l’époque ou les élèves sortaient moins cons du lycee. Depuis que le bac est donné, il y a un trop grand gap en passant en prépa.

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    1. J’ai aussi une copine, première en terminale S, bien placée en MPSI, qui a tenté de se suicider et suit aujourd’hui des études pour devenir bibliothécaire… Le rythme est certes étouffant, le programme peu épanouissant pour qui cherche à développer des compétences plutôt qu’à préparer des concours (sur la base de connaissances d’un intérêt et d’une utilité relatifs), mais doit-on pour autant supprimer la filière ? Ne devrait-on pas plutôt réactualiser le programme et revoir les exigences ? Je crois qu’on ne peut pas se passer des élites formées par les grandes écoles, que la fac n’est pas en mesure de produire faute de toutes sortes de choses qu’on pourrait passer des heures à détailler (moyens, enseignants, étudiants, …)

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  3. Ce qui est sur c’est que cette formation doit disparaitre dans la forme archaique qu’elle a actuellement.
    Et pour ce qui est des elites, on s’en passe deja, a mon grand regret, la moajorite des gens brillants partent a l’etranger.

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