Scènes de train (1)

CC Flickr - icopythat

C’était un après-midi d’automne, vaguement gris, délaissé par tous. Un de ces après-midis que même une capitale et son agitation n’osent pas déranger, un de ces après-midis où faute de protagonistes, rien ne peut se produire, un de ces après-midi où, puisque leur retard n’intéresserait personne, les trains sont à l’heure.

À l’heure, vides, et dans lesquels on se surprend à jouer avec la trace blanchâtre de son souffle sur la vitre, la tête mollement appuyée contre. Il n’y a personne dans la voiture, mais ce n’est pas d’une autre place que de la vôtre, celle que vous essayez de retenir par cœur au moment du compostage pour vous éviter de sortir à nouveau votre billet, que vous contemplez le calme étrange qui règne les quais.

C’est aussi à leur place, ils le vérifient inutilement, qu’ils viennent s’asseoir. Juste en face de vous. Vous êtes donc trois pour une cinquantaine de sièges, mais trois autour de la même table.

Lui, tout au plus dans sa trentième année, est à l’habillement ce que le show-room est à la décoration. Ses vêtements sont impeccables, design, trop chers, importés d’Italie. Et, merveilleusement impersonnels. Il y a d’ailleurs quelque chose de troublant dans le fait que le blanc et le noir, qui sont les deux seules couleurs qu’il porte, semblent se trouver dans sa tenue en des proportions identiques ainsi dans la parfaite symétrie avec laquelle ses boutons de manchettes dépassent de sa veste.

La seule chose qui le distingue réellement d’un mannequin tout droit sorti des pages publicité du magazine « Challenges », c’est son parfum, froid, agressif, sans profondeur, et qui achève de convaincre qu’il a fait des études de commerce.

Elle, semble avoir le même âge, la même perfection esthétique et les mêmes vêtements impeccables, mais en modèle femme. Je n’ai pas le temps de la détailler plus avant car, sitôt le train parti, elle se lève et va aux toilettes : la perfection aussi a des viscères. 

Lui en profite pour prendre son téléphone.

Il porte le sien à son oreille, l’œil rivé sur celui qu’elle avait laissé sur la table et qui est maintenant dans sa main. Pendant qu’il en fait défiler le contenu, il demande à quelqu’un, un de ses collègues sans doute, de faire passer la réservation d’une chambre d’hôtel sur sa note de frais. 

Sans même un regard vers la porte où elle va réapparaître, il raccroche, range son portable, et, le plus tranquillement du monde, repose celui de Madame à sa place. Le minutage est parfait et le geste, sûr et précis, laisse entrevoir une inquiétante habitude.

Elle n’avait cependant rien à lui envier.

Ce qu’elle n’avait pas vu faire, elle le reproduisit néanmoins avec un soin et une maîtrise  tout aussi stupéfiants que l’avaient été l’application et l’impassibilité de Monsieur, auquel elle avait effleuré la main et adressé un tendre sourire alors qu’il s’en allait prendre sa place.

Les pages immaculées de l’agenda de cuir noir étaient seulement refermées quand il revint, mais à peine assis, elle posa doucement la tête sur son épaule, il la serra contre lui, et, s’étant laissés bercer quelques minutes par le mouvement du train, ils s’abandonnèrent ensemble au sommeil. Étrangement, le soleil, qui éclairait par intermittences les deux visages endormis, rendait ce spectacle presque attendrissant.

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