Kanye West, entre mode et culture

Hier soir, Kanye West présentait sa collection à la Fashion Week de Paris… Un grand moment d’élévation spirituelle dans des lieux particulièrement bien choisis.

Trois manières m’auraient permis d’apprendre l’existence du rappeur américain Kanye West :

1- Sa mort : « Aujourd’hui, Kanye West est mort dans sa villa de Las Vegas, dans des circonstances qui sont encore inconnues, mais on sait qu’il a fait une overdose d’un mélange de 98% de coke et de 54% d’acide. » 

2- Lors d’une promenade dans les rues de Vegas avec ma meilleure amie, ultra-fan de la totale créativité conceptualiste de ses compositions transgenres. Subitement, alors que Kanye West promenait son chien, elle l’aurait pointé du doigt en hurlant convulsivement d’une voix suraïgue : « Hiiiiiiii, c’est Kanye West, c’est Kanye West, c’est… » (Les : »… » désigant la rupture d’anévrisme qui aurait suivit.)

3- Parce que Kanye West serait venu squatter chez moi pour organiser un super défilé de mode, en invitant toute la jetset ultra « in » de son petit monde parallèle. 

Oui mais…

Parmi ces trois propositions, deux sont évidemment invraisemblables.

1- Rien ne peut nous faire penser que Kanye West se drogue, et si on peut le penser, on ne peut pas le dire car c’est de la diffamation, et que la diffamation c’est mal, ce n’est pas le genre de la maison et accessoirement ça fait perdre de l’argent au procès. Rectifions au passage l’annonce ci-dessus qui n’a jamais eu lieu : « Ce soir, Kanye West est tragiquement décédé alors qu’il était de passage à Las Vegas. Nous sommes sûr de ne pas savoir qu’il s’est étouffé avec une fraise tagada ».

De plus je n’ai plus accès à twitter et les médias avec lesquels je m’informe seraient les derniers à en parler, idem pour mes camarades de cours (bah oui, je suis en prépa… le monde extérieur n’existe donc plus).

2- Je n’ai pas les moyens d’aller à Vegas, et je n’ai pas de connaissances qui soient fan de la merde que défèque l’objet de notre discussion (ou plutôt de ma digression). Et puis encore faudrait-il que celui-ci ait un chien.

3- Ne reste donc que celle là…

Une soirée comme les autres.

Oui, ce soir était une soirée comme les autres. Bon, certes, j’ai vu la Tour Eiffel pour la première fois, mais mis à part ça, rien de bien exceptionnel. Sauf que, rentrant au lycée parisien dont l’internat qui constitue désormais ma résidence, je vois pléthore de gens bizarrement vêtus qui se massent devant, qui tentent de rentrer et qui négocient avec un grand monsieur noir en costume sombre qui barre le passage. 

« Vatte arre hiou douh? » Me demande-t-il alors qu’après de longue minutes de lutte sans merci (et d’interrogations multiples sur la scène sus-décrite), je parviens à sa hauteur.

« Je suis interne » ai-je dû lui répondre avec un air ahuri.

« Hiou cantte entrie » me rétorque-t-il de manière inquiétante et péremptoire.

Au bout de quinze minutes de discussion, de trois vérifications de mon identité (le tout par un service de sécurité qui s’acharnait à parler un anglais exécrable à quelqu’un qui leur répondait en français, leur langue maternelle), je parviens tout de même à l’intérieur de mon lycée. 

Le lieu tenu secret 

Et qui dit Fashion Week, dit… Kanye West, bien évidemment ! Grand habitué des défilés, fashion victim assumée, le rappeur américain pourrait créer l’évènement cette semaine dans la capitale puisque c’est sur le podium que l’on devrait retrouver l’artiste, qui présentera en avant-première sa collection féminine. 
Si le lieu reste tenu secret, l’évènement se déroulera samedi soir et ne sera accessible qu’à une soixantaine de privilégiés triés sur le volet.

Lirai-je plus tard sur un site inutile. Donc, je devais être dans cet endroit qui allait créer l’évènement… Un monde étrange, parcouru de gros câbles de sono, habité à intervalles de dix mètres par le personnel de sécurité, où le staff courre partout, vociférant un anglais américain qui sonne faux, s’agitant en ayant l’air de faire des choses vraiment importantes, enchaînant nerveusement les coups de fil et vérifiant si tout est en ordre dans « La Salle ».

Changement radical

Je suis sûr qu’on ne manquera pas de lire, dans les magazines pour coiffeuses ménopausées ou pour mini-pouffes décérébrées, que « l’espace d’une soirée, le grand lycée Henri IV est devenu, « the place to be », il s’est litérallement transformé en l’épicentre de la mode ».

CC Flickr - Jeanthie

En fait, la salle où se déroulait le défilé, la salle des Génovéfains{{1}} [[1]]moines de Sainte-Genevièvre, la sainte patronne de Paris, le lycée Henri IV étant dans l’ancienne abbaye qui lui était dédiée[[1]], récemment restaurée et d’où on entend d’habitude le son du piano sur lequel s’entraîne un élève, laissait échapper une lumière bleuâtre et une pseudo-musique essentiellement composée de basses. La salle dans laquelle Voltaire et Diderot montaient quasiment tous les jours pour étudier les quelques 40 000 documents conservés, pour certains depuis le VIème siècle par les moines, servait de forteresse à un petit clan (Beyoncé, Jay-Z et Beyoncé) confortablement installés depuis le matin même, loin des photographes qui s’attendaient à les voir arriver le soir, entre les bustes d’Alfred de Musset et de Casimir Delavigne.

Les murs qui avaient vu enseigner Abélard, Henri Bergson ainsi que Georges Pompidou et qui conservaient en leur sein les sceaux de la Convention de l’Univerité de Paris, vibraient donc au son de la plus basse sous-culture américaine.

Tout se vend, et ce n’est pas plus mal

CC Flickr - CéCybo

Que ma médiocre prose ne vous fasse pas croire que, pédantesquement, je considère cela comme une infâme souillure. Au contraire, je suis très content de cette petite incursion de la Jetset dans ma monotone vie d’interne. Même si je n’ai pas pu voir le défilé en lui-même, admirer les invités qui rentraient n’en était pas moins un spectacle hilarant. En plus, la location de vieilles pierres est ce qui va me permettre de dépenser moins d’argent pour me bousiller les yeux sur des bouquins que la bibliothèque du lycée aura plus de budget pour acheter. 

Mais franchement, le décalage entre l’évènement et le lieu est savoureux. Un défilé de mode à but purement lucratif et marketing dans l’un des meilleurs lycées de France, qui fleure bon l’élitisme primaire et dont les murs ne racontent que des histoires d’intellectuels. C’est tout de même magnifique !

Et pour finir avec le meilleur, nos amies mannequins (rappelons que c’est d’une collection féminine dont il s’agit), ont cambré le dos et marché droit dans une salle dans laquelle une petite centaine d’étudiants ont planché six heures sur le sujet de l’École Normale Supérieure dont je vous parlais il y a trois jours : ”Les femmes et le travail de 1789 à 1946″ 

Edit du 3 octobre (ici).

Publicités

2 réflexions sur « Kanye West, entre mode et culture »

  1. C’est énorme ! Se dire que la veille, ça suait, ça grattait le papier et ça se creusait la tête là où, le lendemain, la superficialité la plus légère a sévi sans réaliser le décalage entre le lieu et l’événement…

    J’aurais adoré être là…

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s