Dsk : coupable d’être innocent ?

Mardi dernier, les charges qui pesaient sur Dominique Strauss-Kahn devant la cour pénale de New-York ont été abandonnées suite à la demande du procureur Cyrus Vance. Maintenant libre et toujours présumé innocent, il reste néanmoins coupable d’un crime bien plus grave.
CC Flickr - World Bank Photo Collection

Les faits divers ne sont jamais l’occasion pour le peuple comme pour les médias qui l’abreuvent de briller par leur intelligence. Il nous suffit de nous tourner vers la Norvège pour voir à quel point l’un d’entre eux peut d’un seul coup rendre stupide l’omnipotente opinion publique.

L’affaire DSK elle aussi aura charrié son lot de conneries et d’immondices.

La tempête médiatique autour de Strauss-Kahn

Il y aura tout d’abord eu l’acharnement médiatique sur l’ancien secrétaire général du FMI, acharnement que rien ne saurait justifier puisque tout Homme, fut-ce le plus ignoble et le plus sadique des meurtriers, a le droit a être traité avec dignité aussi bien moralement que physiquement. On peut, par décision de justice, mettre un individu au ban de la société et restreindre ses droits, mais en aucun cas se permettre de l’humilier publiquement comme cela a été fait. Nul n’en a d’ailleurs les prérogatives, ni ne serait, si tel était le cas, assuré de les utiliser à bon escient.

Remarquez que l’on peut faire le même constat pour la partie adverse, qui depuis le début juillet a également été traîné dans la boue.

Objectivité mon amour

Les médias sont sortis de leur rôle puisqu’ils ont servi, non pas de moyen d’information, mais de défouloir et qu’ils ont interrogé le cœur de la Vox Populi et non pas les faits. Ou lorsqu’ils ont prétendu le faire, c’est en se complaisant dans un sordide voyeurisme, sous-couvert, outre-Atlantique, de veiller au respect des bonnes mœurs (je repense à la délectation dont faisaient montre ceux qui annonçaient les chefs d’inculpation).

La Furie a été telle qu’elle a aussi égratigné ceux qui rappelaient que la procédure semblait excessive, au regard de la procédure américaine elle-même. Comme Robert Badinter, qui n’est pas complètement ignorant dans les choses du droit, et qui faisait remarquer que l’accusé était placé en détention alors qu’il n’y avait pas eu de crime de sang.

Se remettre en question ? Pour quoi faire ?

Maintenant la procédure pénale terminée, nul mea-culpa dans ces journaux si arrogants et si sûr d’eux il y a quelques mois. Je ne parle pas d’excuses envers M. Strauss Kahn, non, je ne suis pas crédule à ce point (et puis à quoi cela servirait-il ? ), mais seulement d’un repentir quant à la manière qu’ils ont eu de faire du « journalisme ». Ce qui me désole, c’est de savoir qu’à la moindre affaire du même genre, toute la machine médiatique se remettra en branle pour nous sortir cette sorte de vomi sanguinolent mi-cathartique, mi-pervers, dont tous les acteurs ressortiront salis. C’est ce qui c’est passé ici avec Nafissatou Diallo aussi bien qu’avec son agresseur présumé, mais aussi avec M. Vance dont la réélection au poste de procureur de Manhattan est sérieusement compromise.

Le puritanisme vaincra

Le commentaire du Wall Street Journal du 24 août résume bien ce qu’était le fond de cette affaire. Ce dernier affirme en effet que DSK « a eu plus ou moins ce qu’il méritait ». Voilà, le méchant a été puni par la foule vengeresse et la presse, vénérable personnification des Érinyes, l’a châtié comme il se doit. Mais pas pour le crime pour lequel il était amené à comparaître devant ceux que les lois et les urnes ont institué juges, non, pour un acte bien plus impie encore, le non respect de la morale puritaine. Car ce que mentionne le quotidien, c’est la conduite adultère de l’ex-dirigeant du FMI et non les soupçons de tentative de viol qui pèsent toujours sur ses épaules.

Juger les actes et non les Hommes

Ce que méritait vraiment Dominique Strauss-Kahn ? La même chose que Nafissatou Diallo : la justice, celle rendue par un tribunal. Et que ce soient les faits commis par des Hommes qui soient jugés et non les Hommes qui ont commis ces faits. Les mœurs de M. Strauss-Kahn et les fréquentations de sa victime présumée n’ont rien à voir avec ce qui s’est déroulé au Sofitel de New-York. Précisons d’ailleurs que si les charges ont été abandonnées, ce n’est pas à cause du passé de Mme Diallo, contrairement à ce qu’on peut entendre chez les gens de mauvaise fois, mais bien parce qu’elle a menti a plusieurs reprises dans ses déclarations, la discréditant ainsi en tant que témoin devant un Grand Jury. Cyrus Vance n’a donc pas été au bout d’une procédure qu’il savait ne pas pouvoir gagner, faute de témoin crédible et d’éléments matériels suffisants. L’aurait-il fait, DSK en serait probablement sorti acquitté, mais là encore les médias auraient affiché le même contentement hautain et répugnant car, naturellement : « C’est bien fait ! ».

Qu’en est-il de la vie privée ?

Il est tout à fait normal de parler d’un crime présumé dans la presse, mais que ce crime soit de nature sexuelle ne justifie pas à mon sens que l’on se perde dans la longue énumération des boîtes à partouze que fréquentait son auteur. J’estime que la vie privée (en conformité avec la loi donc) de chacun doit être respectée (et celle de Nafissatou Diallo aurait dû l’être aussi).

Ah, mais qu’ouï-je ? La sphère privée n’existe pas ? Ce n’est, me dit-on à l’oreille, qu’une invention des pédophiles ou des terroristes pour dissimuler leurs ignobles agissements, et, tout le monde, au nom de la sacro-sainte Transparence, a le droit de déballer les affaires d’autrui sur la place publique. Autant pour moi, je l’ignorais, j’avais innocemment cru que depuis que l’Homme est Homme, il agit différemment selon qu’il soit entouré de relations professionnelles, de sa famille ou de ceux qui partagent sa couche et qu’il avait le droit de garder par devers lui certains détails de sa vie.

Je suis même persuadé que la pratique du pouvoir de quelqu’un agissant ainsi ne serait pas moins bonne que celle de celui qui, sans rien cacher, montre une conduite tout à fait irréprochable, car, comme le disait Aristote: « Beaucoup de personnes en effet, dans leurs affaires personnelles, savent se comporter avec vertu, alors que dans les affaires qui regardent autrui ils en sont incapables. ».

Je parle seulement là d’un point de vue humain, car il est vrai qu’être une personnalité publique exige que l’on montre une image impeccable, conforme à la norme et avalisée par la foule, puisque c’est la seule chose que peuvent saisir ceux qui n’entendent rien à l’économie ou à la politique.

Réactions récentes

Revenons-en au passé proche de l’affaire en elle-même. Si nous résumons, nous avons une femme qui accuse, devant la cour pénale de New-York, un homme de l’avoir sexuellement agressé. Un procureur et un juge ayant estimé qu’il était impossible d’établir la culpabilité de l’accusé au-delà d’un doute raisonnable, faute de preuves médicales suffisantes et en raison de mensonges répétés dans le témoignage de la plaignante, de lever les charges qui pesaient contre lui. Il n’en faut pas plus à un certain nombre de mouvements féministes pour en conclure au « déni de justice ». Le plus cocasse reste tout de même d’entendre ces vociférations entre deux « d’toute façon on saura jamais c’qui c’est passé ».

Rappelons également que M. Strauss-Kahn a été interpellé quelques heures après les faits qui lui étaient reproché et même mis en détention, ce qui montre à quel point la justice a été laxiste envers cet homme parce qu’il faisait parti des puissants. Et n’oublions pas qu’il est impensable qu’une femme qui déclare avoir été violée puisse mentir.

Quelles conséquences ?

À ce propos, les mouvements sus-mentionnés nous font part de leurs plus vives inquiétudes. Pour eux en effet la libération du monstre et l’abandon des poursuites pénales à son encontre vont décourager les femmes victimes de viols, d’agressions sexuelles ou de harcèlement de porter plainte de peur de ne pas être crues. Ne pouvant faire de lui un exemple, va-t-on reprocher à DSK d’être innocent{{1}} ? Peut-on décemment lui faire porter la responsabilité d’un problème sociétal qui existait bien avant sa naissance ?

Les tabous qui entourent le viol sont une réalité. On trouve toujours des gens pour rendre une jupe « trop courte » responsable des agressions sexuelles, ou pour culpabiliser les victimes. Mais je doute que la condamnation d’un seul homme fasse durablement évoluer les mentalités ou à l’inverse qu’elle les fasse pareillement régresser.
Olivia Cattan rapporte certes une explosion du nombre de dossiers ouvert par son association « Paroles de femmes », montrant une libération de la prise de parole des victimes, mais peut-on parler d’avancée majeure ?

Que l’on ne prétende pas nous faire croire que, dans un domaine où il reste tant à faire, tout serait devenu tout rose si, le quinze mai au soir, on avait châtré M. Strauss-Kahn en place de Grève.

[[1]]Présumé innocent pour les puristes, puisque sa culpabilité, comme la bonne ou la mauvaise fois de Mme Diallo restent à être établis devant un tribunal civil[[1]]

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4 réflexions sur “ Dsk : coupable d’être innocent ? ”

  1. On ne peut pas nier que DSK ait fait l’objet d’un lynchage médiatique, repris avec beaucoup de mauvaise foi et à leur compte par les associations féministes…

    Tous ça à une époque où les journalistes se prennent pour des éditorialistes voire pour des justiciers, tout en continuant de s’appeler « journalistes ». Il leur faudrait assumer ce qu’ils sont ou, précisément, ne sont pas.

    Ce qui fait réagir, c’est l’absence totale de retenue de la classe politique pourtant plus sensible aux questions de droit que le péquin moyen. Cf Debré… Trop heureux d’enterrer un rival ?

    Quant aux détails sordides du viol, il eût été préférable pour tout le monde qu’ils n’eussent pas été révélés, dans une énumération sordide qui a dû faire le bonheur des tabloïds. Enfin, je crois que notre système de valeurs a complètement éclaté de ce côté là… RIP.

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  2. J’aime bien amener un autre point de vue, ou modérer un peu certains propos. Vous l’avez tous les deux remarqué.
    Ici, je m’arrêterai sur la critique des journalistes.
    On est bien d’accord : il n’est pas question de mettre tout le monde dans le même panier, etc, etc.
    Mais j’apprécie quand un journaliste a porté assez loin son investigation et sa réflexion pour (enfin) oser ne plus utiliser le conditionnel. CF un article qui n’a rien à voir mais qui m’a bien plu, ce matin : http://j.mp/oqlDZE
    Parce qu’à force de laisser tout le monde libre d’interpréter des propos brumeux dans un contexte enfumé, nous (les péquins moyens qui ne suivons pas l’actualité à la minute, qui avons un autre job, qui oublions parfois trop vite) risquons de passer à côté de faits avérés. Un journaliste qui se contente de délayer les dépêches AFP n’est pas un vrai journaliste.

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    1. Le problème est justement que les journalistes n’avaient rien à dire dans l’affaire DSK. Je me rappelle des longues minutes de direct devant le palais de justice de New-York où l’envoyé spécial nous informait sans cesse qu’il n’en savait pas plus. Aucun journaliste n’a découvert la moindre information tangible, le moindre commencement de preuve, et beaucoup se sont consolés en poussant toujours plus loin dans la rumeur, dans les « on-dit », et dans le procès d’intention.
      Quand Strauss-Kahn n’a plus été intéressant, c’est Nafissatou Diallo qui a fait leur bonheur. Nous n’avons pas eu le droit à un journalisme d’investigation dans cette histoire, car personne n’aurait été assez fou pour reconnaître que rien n’avait été mis à jour : cela n’aurait pas été assez vendeur.

      On peut louer les reporters qui risquent leur vie, ou même simplement qui travaillent d’arrache-pied, pour faire éclater la vérité et pour révéler certains scandales, mais pas ceux qui brassent de l’air pour se nourrir.

      Enfin, dans l’article que tu cites, peut-on parler d’investigation ? Oui, on a des certitudes, mais celles données par la justice, et rappelons que « le Monde » ayant porté plainte, il a probablement accès au dossier de l’instruction. Comme quoi il est parfois bon de laisser agir l’appareil judiciaire, même s’il est loin d’être parfait ou irréprochable.

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