Pourquoi vouloir dominer le monde ?

Ou les chemins détournés qui peuvent aboutir à la création…

Il est des jours où le sort prend rendez-vous pour s’acharner sur notre personne.

Je fut informé que ce jour-là en faisait parti dès l’heure indue à laquelle le cri déchirant de mon interphone me tira d’un trop court sommeil. Déjà fort occupé à s’esclaffer devant ma mine défaite, le livreur de chez UPS se préoccupait bien peu de la désastreuse journée qu’il avait fait débuter, peu de temps après que mon insomnie eût achevée la précédente. C’est en effet hirsute, vaguement emballé dans une robe de chambre et les yeux plissés par l’aveuglante lumière d’un soleil déjà haut dans le ciel, que je vins à sa rencontre pour signer en échange d’un quelconque carton cubique.

De l’horrible danger de la lecture

Artisan de mon propre malheur, je déballais machinalement le colis. Pire encore, j’essayais de feuilleter l’ouvrage qu’il contenait. S’en suivirent deux horribles découvertes :

– Premièrement on s’était permis d’abréger ma nuit pour me livrer un traité de géographie que, bien qu’y étant contraint, je n’avais nulle envie de lire.

– Deuxièmement, ledit traité s’avérait présenter la particularité tout à fait remarquable de ne pas avoir été massicoté, les pages de l’ignoble volume se trouvant donc attachées en feuillets de huit par la tranche.

Armé de mon téléphone, et de pas mal de patience, je contactai aussitôt le service client Amazon, fortement motivé par l’espoir de récupérer un bras, à savoir la somme déboursée pour l’achat de l’inutile bouquin. Je dû alors éviter de m’assoupir en m’auto-collant des mandales dans la tronche le tout sur une merveilleuse musique d’ascenseur.

Vous avez demandé la Police ? Ne quittez pas !

Juste au moment où je m’apprêtais à finir ma nuit avortée, une voix retenti à l’autre bout du fil. L’autre bout qui devait d’ailleurs être pas mal loin, si j’en juge par l’accent incompréhensible de mon interlocutrice, qui semblait de plus tenter de communiquer à travers un mur capitonné. Entre elle, qui baragouinait un français approximatif sur de la friture, et moi, englué dans les vapeurs du sommeil et incapable d’articuler correctement le moindre mot, inutile de préciser que la discussion fut aussi difficile que douloureuse.

Quelques heures et un dialogue de sourd plus tard, j’obtenai une minable réduction sur « l’article défectueux », et le droit de découper moi-même les pages. Ce n’est bien entendu qu’une fois le combiné tout à fait raccroché que la lumière se fit dans mon esprit : mis à part des cure-dents, je ne possédais aucun outil qui m’eût permis de ce faire à peu près proprement, et surtout, je n’avais pas la moindre idée quant à la manière dont je pourrais m’y prendre.

Où l’on commence à se haïr autant que son interphone

Ressentant une grande lassitude et une soudaine envie de me pendre, il me vint alors à l’esprit que, avant de continuer à briller par mon intelligence, il ne serait pas inutile d’écouter les cris déchirants de mon estomac que je n’avais toujours pas songé à remplir. Raclant les placards je pu donc me constituer un solide petit-déjeuner essentiellement à partir de rien, et ce sous l’œil narquois de la liste de courses qui elle était bien pleine. Cherchant du réconfort dans un reliquat de thé Oolong ramené à grands frais de la maison de thé Deemer lors d’un lointain voyage à Vienne, je n’y trouvai que de l’amertume. Ce dernier ne servit en effet qu’à me rappeler que je n’avais sur moi pas même de quoi sortir m’acheter une baguette, et, en essayant de profiter de son arôme, je découvris avec effroi que l’abruti de voisin qui réside en-dessous de chez moi utilisait une arme bactériologique, rappelons-le interdite par la convention de Geneviève, de type « sardine à griller », en association avec un instrument de torture du nom de « barbecue électrique que tu peux utiliser sur ton balcon histoire d’emmerder ton monde ».

C’est à peine si j’avais eu le temps d’entamer le monologue de Don Diègue (Ô râge, ô désespoir…) que la douce Albina de Radio Classique se sentit obligée de présenter en ces termes la pièce qui venait juste d’être diffusée à l’antenne :

« À l’âge qu’ont ceux ayant passé le bac cette année, Schubert composait déjà sa quatrième symphonie. Aussi, si votre enfant ne l’a pas eu, n’ayez crainte, c’est peut-être que c’est un génie. »

Pas touche à mon orgueil !

Voilà comment l’on crée des tarés. Alors que quelqu’un, qu’à priori, rien ne semblait disposer au meurtre de masse, ne demandait rien d’autre qu’à profiter de son récent statut de bachelier pour ne rien faire de sa journée, on venait l’assaillir jusque dans sa cuisine pour lui faire sentir tout le poids de son indigence, pour ne lui laisser ensuite que les roulements de tambours des Funérailles de la Reine Mary (ô ironie de la programmation musicale de Radio Classique), et un goût âcre dans la bouche (sans doute celui des sardines) pour méditer sur la vacuité de son existence ainsi que pour cultiver son ressentiment.

CC Flickr

J’avais donc besoin de quelque chose sur lequel passer mes nerfs (oui, revenons à la première personne du singulier, je me fais peur quand je parle de moi à la troisième), afin de panser mon pauvre petit orgueil meurtri de bon matin.

Par exemple, il n’en eût pas fallût plus au petit Adolf pour déjà planifier l’invasion de la Pologne, ou au tout jeune Néron pour arrêter sa décision  de modifier radicalement le plan d’urbanisme de Rome. Sauf que moi, étant né avec un esprit bêtement rationnel, je me trouvais être incapable, même avec la meilleure volonté du monde, de me laisser aller aux joies des délires mégalomanes à tendances expansionnistes et destructrices.

Les deux premiers êtres

Je me résolus{{1}} donc à créer deux petits personnages de fiction que je pourrais torturer à ma convenance, laissant ainsi s’exprimer mes inavouables pulsions sadiques épargnant ainsi à mon entourage les ravages d’une humeur délétère, et élucidant par là même l’un des grands mystères de la création d’Adam et Ève par le Démiurge (que croyez-vous lui aussi doit être un ignoble tortionnaire sadique ayant grand besoin de distractions).

CC Flickr

Et j’ai l’immense plaisir de vous annoncer l’apparition prochaine sur La Gazette des (més)aventures de Thémistocle et d’Alcée, scénarisées avec délectation par votre serviteur et mises en images par Ogre Bougon

Si l’on résume, tout cela aura été rendu possible grâce à des sardines, un bouquin, du thé, un livreur de chez UPS et la fructueuse exploitation forcenée des talents artistiques d’une âme innocente collaboration avec une merveilleuse dessinatrice.

[[1]]M. Bescherelle me crie dans l’oreillette que le passé simple des verbes en -soudre n’existe pas, on va faire comme si on n’avait rien entendu…[[1]]

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2 réflexions sur “ Pourquoi vouloir dominer le monde ? ”

  1. Puis-je me joindre à M Bescherelle pour vous informer que le passé composé de « vous demandez » s’écrit « vous avez demandé » ?… 😉
    Bon, comme ce commentaire n’a aucun autre intérêt que vous faire corriger un sous-titre, je vous autorise, bande de frangins internetophiles, à le supprimer.
    PS : vous êtes nombreux dans la famille Uein ?

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    1. Ok, ce sera corrigé.

      Vu la longueur de nos textes, c’est compliqué de trouver toutes les fautes… elles se cachent sournoisement entre les lignes. Voilà pourquoi, même en étant copain avec M. Bescherelle, il en reste toujours deux ou trois.

      Sinon, on n’est que deux, c’est déjà pas mal 😉

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