Plaidoyer pour la pluie

Honnis soient ceux qui blâment la pluie.

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CC Flickr - Meantux

La plupart, gens du commun, l’invoquent pour remplir leurs conversations trop vides, entre une médisance et deux gémissements rhumatismaux. Leurs sempiternelles récriminations contre les lourds nuages qui habitent le ciel gonflent les discours creux et fondent, en tant qu’argument d’autorité, la désolante théorie du « C’tait pas comme ça d’mon temps ! », permettant à ces vulgaires de mêler à leur horrible complainte le navrant récit trop de fois entendu de leurs souvenirs qui le sont tout autant.

Lorsque le fâcheux ne geint pas pour embrayer sur sa douce illusion d’un bien meilleur passé, il le fait pour se nourrir.

Jean-Pierre Pernault en devenir, expert ès remplissage, docteur honoris causa de la Très Haute et Très Grande Université des Marronniers Météorologiques, le journaliste sait lui aussi utiliser la voûte céleste pour ses minables sujets du JT de 13h sur TF1 ou sur le service public, si tant est que celui-ci mérite ce nom.

Pire encore, chez les deux espèces sus-mentionné la seule alternative pour couper court à ces digressions oiseuses, c’est la chaleur désormais étouffante ainsi que l’inquiétante et dramatique sécheresse qui se profilent à l’horizon. Mais là encore celles-ci sont sources d’inutiles débats, prononcés sans conviction aucune, comme pour éloigner mollement le fantôme de l’ennui et pour ne pas voir à quel point notre existence est plate et nos dialogues vides de sens.

En outre, ceux qui maudissent la pluie sont au mieux des imbéciles qui ne savent pas se taire quand ils n’ont rien à nous dire, au pire des idiots qui n’ont toujours pas saisi que leur licence de tourisme ou leur tracteur rutilant ne leur donnent aucun droit sur les puissances supérieures et encore moins sur les éléments.

De plus, ces rustres, à défaut de l’être à l’averse en elle-même, sont imperméables à sa beauté. Mais, incapables de taire de leur indigence, ces butors s’empressent de la faire éclater au grand jour et de l’étaler devant ceux qui, jusque là, appréciaient dans un noble silence le spectacle d’une ville caressée par l’ondée.

J’en veux pour preuve cet épisode survenu aujourd’hui même :

J’étais sur le chemin du retour, après une journée banale et morose s’achevant par quelques courses, qui n’étaient d’ailleurs pas pour me mettre en joie. Ou, devrais-je plutôt dire, on avait la gentillesse de me conduire chez moi à la fin de ladite journée.

Quelques instants seulement après avoir pris place sur le siège passager du véhicule qui me ramenait dans mes pénates, de grosses gouttes commencèrent à tomber. La pluie devint très vite d’une rare violence, s’abattant avec tant de force sur la tôle que c’en était assourdissant. Et, dans un immense silence créé par tant de bruit, s’éleva une musique. C’était Schubert, avec l’andantino de sa sonate pour piano en la majeur D. 959, que nous livrait de l’auto-radio à peine allumé.

Les minutes qui suivirent furent aussi délicieuses qu’enchanteresses.

Sous des nuages aux reliefs magnifiques, je voyais les passants chercher à tout prix à se protéger de l’ennemi liquide, en courant se mettre à l’abri sous une petite corniche ou par des moyens plus dérisoires encore. Nul ne semblait vouloir se résigner à l’inévitable, mais, comme dans un film muet, aucun bruit témoin de l’agitation ambiante ne filtrait à travers l’habitacle. Le moindre geste que chacun faisait semblait être exécuté au ralenti, si bien que, même sous ces trombes d’eaux il s’en dégageait une étrange impression de quiétude.

L’immense théâtre qu’était devenu la rue se trouvait de suroît éclairé par le Soleil qui, en certains endroits, perçait les nuages lourds, et, derrière la pluie qui semblait tout engloutir dans sa masse grise, on apercevait les taches de lumière des fenêtres éclairées, devinant ça et là une silhouette. Le décor de ma ville, pourtant si familier, devenait soudain agréablement surréaliste.

Ce n’est pas lorsque Schubert se tut que le charme se rompit. Au contraire, lui et la pluie continuaient d’emplir ma tête. Non, ce qui brisa la magie du moment que je venais de vivre, c’est le pignouf à mes côtés qui, alors qu’il avait jusque là eu la décence d’observer un silence fort agréable, se senti obligé de déclarer d’une voix forte et grasse : « Ooh putain ! Mais quel temps de merde ! »

Alors que ce soit bien clair, pour lui comme pour ses copains du consortium des béotiens sous-doués handicapés du sentiment, à partir de maintenant, le premier qui me fait encore part de constations météorologiques aussi poussées, ou pire, qui tente de les insérer dans une conversation, je vous jure qu’il va payer pour tous les autres !

Sinon, pour conclure et pour toi, lecteur raffiné, huit petites minutes de bonheur par l’immense Alfred Brendel :

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3 réflexions sur “ Plaidoyer pour la pluie ”

  1. Quelle diatribe pertinente sur TF1 et JP Pernault.

    Je partage ton point de vue: les gens ne veulent que du soleil et à peine 3 gouttes tombent qu’ils se plaignent. Je leur dis à chaque fois qu’ils n’ont qu’à aller vivre dans le sud de l’Espagne. Je ne dis pas que je ne me suis jamais plainte du temps, mais par ex, cet été qualifié par beaucoup de « pourri », moi je l’aime bien.

    En plus, faut pas être con et voir au-delà du bout de son nez, les nappes phréatiques étaient au plus bas en juin.

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  2. Eh oui, mais les gens semblent avoir quelques difficultés à comprendre que la pluie ne tombe pas que sur les champs, mais parfois aussi sur la plage où ils préparent leur mélanome, que la neige ne tombe pas que sur les pistes de ski, mais aussi sur les routes, et que s’ils veulent un grand soleil non-stop ils n’ont qu’à aller dans « la Corne de l’Afrique »

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  3. Lorsque j’ai lue pour la première fois ton article, je me suis dit : « il est gentil lui mais quand même, les vacances sans soleil, c’est moche.  »
    Puis,à force d’entendre mon père se plaindre 50 fois par jour de la pluie, j’ai été excédée.

    Puis un beau matin, encore sous la chaleur et la protection de ma couette, j’ai eu une folle envie de classique alors je me suis mis ce divin Franz Liszt et son non moins merveilleux « Liebestraum ».
    Au moment où commençais à jaillir les notes des enceintes de mon ordinateur, il est tombé une pluie forte et vive.
    J’ai été émue en écoutant ce morceau tant il étais sublimé l’averse. Ce sublime paradoxe entre la douceur du piano ,mêlé à l’intensité de cette giboulée.
    Ce matin là, ça m’a fait sourire, comme ça, toute seule en repensant à ton article.
    La pluie sublime la beauté de certains morceaux de classique.

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