Les vicissitudes de la notation à l’école

La notation à l’école fait partie des « débats » qui reviennent régulièrement, alimentés par les mandarins de l’éducation et par les révolutionnaires de la condition écolière. Je vais vous prouver que les notes sont indispensables.

Historique

Tout d’abord, il faut savoir que les notes telles que nous les connaissons aujourd’hui découlent d’une tradition de classement des élèves, et non pas l’inverse. En effet, les Jésuites,  précepteurs des classes aisées depuis plus de 4 siècles, avaient instauré dans leurs établissements scolaires des systèmes de classement très pointus, selon le modèle des légions romaines :

  • chaque niveau est appelé cohorte,
  • chaque cohorte est séparée en deux camps qui s’affrontent,
  • chaque camp est composé de décuries formées par niveau.

En clair, ce système vicieux pousse chaque élève à la compétition contre le camp adverse, mais également dans son propre camp, afin d’accéder à la plus élevée des décuries. Le niveau des élèves est donc donné par leur rang, c’est à dire par rapport au niveau de leurs condisciples, et effectué dans chaque matière. L’objectif étant, bien entendu, de pousser chacun à donner le meilleur de soi en encourageant la compétition, mais aussi de distinguer l’élite (intellectuelle) des élites (bourgeoises).

L’école de la République, celle du bon Jules Ferry, a remplacé ce classement par des notes plus absolues. Celles-ci évaluent un niveau ou un travail, et non plus un rang. Cependant, des classements étaient tout de même réalisés à partir de ces notes. De plus, les « supernotes » que représentent les moyennes ont peu à peu cessé d’être représentatives : si en 1910, une moyenne, à l’école primaire, était constituée de 130 notes, aujourd’hui elle n’englobe plus que 15 notes{{1}} [[1]]Didier, Philippe; Tozzini, Denise (1997). « Juliette grogne » ou le carnet de l’école primaire, à Genève (1910-1997). Université de Genève (Mémoire de licence).[[1]].

Le point de vue des sociologues

La plupart des professionnels de l’éducation et des sociologues s’accordent à dire que la note est plus souvent une sanction et une source de découragement qu’une méthode fiable d’évaluation. Car dès lors qu’on distingue les meilleurs, on distingue fatalement, en réaction, les moins bons. En conséquence de quoi il vaudrait mieux établir un système d’évaluation qui permette d’indiquer quelles compétences sont acquises, et lesquelles ne le sont pas.

C’est d’autant plus intelligent que des études (dont je n’ai pas retrouvé la référence) ont montré que la réussite est meilleure lorsque les élèves d’une classe fonctionnent en coopération plutôt qu’en compétition. Ainsi, lorsque les meilleurs expliquent les points sombres aux plus faibles, on est dans un rapport gagnant/gagnant : le meilleur affine sa compréhension par la reformulation, le moins bon bénéficie d’une explication différente et souvent plus proche de lui que celle de l’enseignant. Mais la notation chiffrée n’encourage pas vraiment la coopération.

D’autre part, un constat pragmatique s’impose : les habitudes et les pratiques de notation diffèrent grandement d’un établissement et d’un prof à l’autre. Un prof de philo note sec parce que la philo, c’est difficile et qu’afficher une trop bonne moyenne, ça décrédibilise l’enseignant. En prépa, on note sec aussi parce qu’on est en prépa, et en tant qu’élève, on passe de 14-15/20 à 7-8/20 de moyenne. Dans les bons lycées, on note sec, toujours, parce qu’on n’est pas en ZEP ! Difficile alors d’estimer son niveau de façon fiable, car on est bien trop soumis aux choix stratégiques des équipes enseignantes.

Pour finir, une note en elle-même ne sert à rien si elle n’est pas accompagnée d’un commentaire qui récapitule les points forts et les points faibles de l’élève. Savoir qu’on a rendu un « bon travail » n’avance à rien.

Critiques et réflexions personnelles

Je rejoins les sociologues, en ce qui concerne l’école primaire : introduire des notations à ce niveau me paraît injustifié, à un âge où le rapport des élèves au savoir est intimement lié au rapport à l’enseignant : si la maîtresse est gentille, on augmente d’autant la bonne volonté, si c’est une salope tyrannique et sadique (j’en connais), on passe au mode cancre, juste pour l’emmerder. À mon avis l’attitude la plus intelligente consiste plutôt, dans ce cas, à se faire aimer qu’à se faire craindre, pour paraphraser Montaigne.

Mais les choses changent avec l’âge, et peut-être aussi parce que l’école déforme de jeunes esprits curieux et créatifs en consommateurs de savoir intéressés par rien et qui subissent des cours de qualité variable parce qu’ils n’ont pas le choix. À partir du collège, un travail non noté est un travail bâclé, comme j’en ai encore eu la preuve cet après-midi dans mon cher IUT. Combien de fois ai-je entendu « Madame, c’est noté ?  » et le cas échant « Ça compte dans la moyenne ? « .

Il est possible que de telles réactions soient provoquées par l’habitude de la notation, et son corollaire : ce qui est noté est important, ce qui ne l’est pas est moins important. Un tel raisonnement est surtout révélateur de la déconnexion entre l’école et le milieu professionnel. Car en effet, on comprend bien l’intérêt de bosser pour la note, à l’approche du conseil de classe, mais on appréhende beaucoup moins bien l’intérêt de développer des compétences utiles à son entrée future dans le monde du travail, sorte de vaste entitée obscure et effrayante. D’ailleurs, sait-on vraiment, dans le corps enseignant, quelles compétences sont attendues dans le milieu professionnel ? Les profs ont souvent du monde professionnel extra-éducatif une vision romanesque, abstraite et faussée, comme en témoigne leur mépris des professions manuelles où ils n’expédient que leurs plus mauvais sujets{{2}}[[2]]Et quand on voit bien des plombiers mener le même train de vie que bien des chirurgiens (Porsche, maison d’architecte, etc.), on se demande si bac+10, ça en valait vraiment la peine…[[2]].

Mais quelles que soient les raisons qui poussent les élèves, puis les étudiants, à tirer au flanc pour en faire le moins possible, une réalité s’impose : noter, c’est motiver !

Conclusion

Le problème me paraît moins être celui de la notation que de ce qu’on évalue. L’école de la République forme aux disciplines académiques, théoriques, et souvent abstraites. Mais qu’est-ce qu’on peut bien en avoir à foutre, des intégrales, de la crise Crétacé-Tertiaire, de la vie et de l’oeuvre de Rabelais ? C’est de la culture générale, d’accord, je serai le dernier à dire que ça ne sert à rien et de toute façon j’en ai bien trop pour être crédible, mais ce n’est pas ce qui attend les élèves à leur sortie d’études.

Passer un entretien d’embauche, passer un oral de concours, ou prendre la parole en public, vaincre son appréhension, ce n’est pas inné et ça s’apprend. Est-ce que ce n’est pas plus utile et plus proche du quotidien des travailleurs, dans une économie ou le secteur tertiaire représente plus de 2/3 de l’activité, que les suites adjacentes et le paléolithique ?

La culture, l’histoire, la philosophie, les mathématiques, c’est fondamental pour le bagage intellectuel de chacun et pour l’exercice de la pensée, on est bien d’accord. Mais rester au niveau académique, ne pas savoir défendre son point de vue, le communiquer clairement, ne pas mettre en pratique ce que l’on sait, c’est une hérésie. La communication est la base de la vie professionnelle, car on ne travaille jamais seul. La capacité à s’adapter, à prendre des initiatives, à travailler en autonomie, à rebondir et à composer avec l’autre sont aussi des bases… qu’on n’enseigne pas à l’école ! Alors qu’on mette des notes ou des appréciations en maths, on s’en tape ! Ce qui est important c’est de développer les vraies compétences, celles qu’on apprend en général plus tard alors qu’elles sont communes à toutes les professions.

En fait, peut-être faudrait-il tout simplement enrichir l’école de la République avec ce qui se fait dans nos grandes écoles.

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6 réflexions sur “ Les vicissitudes de la notation à l’école ”

  1. Punaise ! c’est vrai que tu ne connais pas la modestie ! (j’ai lu aussi « moi, ma vie, mon oeuvre »).
    Mon bon, passons, tu écris bien et rien que pour ça je te pardonne, mon fils.
    En prime, tu donnes un avis, parfois bien argumenté même si j’ai l’impression que nos avis ont la fâcheuse tendance à diverger.
    J’avais il y a peu une discussion au sujet de : « ce qu’on nous apprend à l’école et qui nous servira ou pas »…
    En résumé, je me posais finalement la question : qui peut prétendre savoir, avant 18 ans, ce dont il va avoir besoin dans sa vie active ? Cet enseignement « général » a, à mon avis, 2 buts :
    – armer le mieux possible le futur citoyen pour être à même de penser, comprendre le monde ;
    – apprendre à utiliser nos facultés : prendre de la hauteur pour comprendre un problème, ne pas perdre de vue l’objectif à atteindre,…
    Après, tu as 1000 fois raison : on ne valorise pas assez le travail « manuel » !
    Plombier, électricien, carreleur, etc.

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    1. c’est vrai que tu ne connais pas la modestie !
      Mon bon, passons, tu écris bien et rien que pour ça je te pardonne, mon fils.

      Il semblerait que je ne sois pas le seul ;).

      Pour moi, les 18 ans ne sont plus qu’un souvenir, de même que le premier job et les premiers concours. Ce qui m’a permis de me rendre compte que l’essentiel ne s’apprend pas à l’école, à savoir :

      se montrer sous son meilleur jour dans un entretien d’embauche (ou un oral de concours)
      s’intégrer dans une équipe
      s’adapter aux outils mis à disposition ainsi qu’aux habitudes de la boîte où l’on débarque
      prendre la parole en public, en particulier pour défendre ses idées et/ou son projet, de façon convaincante
      faire remonter les divergences et les désaccords de façon diplomate mais ferme
      gérer les rapports humains entre collègues et avec la hiérarchie (plus rien à voir avec la cour de récré)

      Bon, ok, il y a dans cette liste des choses qu’on ne peut apprendre que sur le terrain.

      Mais même ce qu’on apprend à l’école, finalement, on n’apprend pas à le mettre en pratique…

      Après tu vas me dire que tout ça est pratico-pratique et utilitaire. C’est vrai. Mais on ne bâtit pas un monde à coups d’idéaux et de bonne volonté…

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  2. Siiii ! je me bats tous les jours pour qu’on n’abandonne pas nos idéaux au prix d’un soit-disant « réalisme » ou « pragmatisme ».
    Je t’en prie ! N’abandonne pas tes idéaux ni ta bonne volonté ! Ils doivent te guider toute ta vie !

    Pour ce qui est d’apprendre ceci ou cela, tu as raison, il y a beaucoup à apprendre « sur le tas », par l’expérience, mais aussi soi-même et/ou à la maison, grâce aux parents qui guident, encouragent, fixent les limites, transmettent des valeurs.
    N’oublions pas ces (lourdes) responsabilités parentales. Tout ne repose pas sur l’Education Nationale.

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    1. Peut-être, mais il y a un minimum qu’on pourrait enseigner à l’école parce que ça ne s’invente pas, et ce n’est pas à la maison qu’on apprend à passer des entretiens.

      Quant aux idéaux, que dalle ! Le seul qui me reste, c’est la justice. Le reste, j’ai tout abandonné. Il n’y en a pas beaucoup qui résistent à la réalité concrète du quotidien. On va plus loin avec Machiavel qu’avec Sartre.

      Je me suis rendu compte avec l’âge (et pourtant je ne suis pas très vieux) que si l’on veut mettre des idéaux en pratique, on est obligé de les trahir. Sinon, on ne fait rien, on disserte. Et ce qui est beau sur le papier marche rarement en pratique.

      Il faut écouter les « vieux soldats » qui se sont battus dans les couloirs des administrations et du pouvoir, pas les jeunes blancs becs qui voient le monde à travers les pages de leurs livres. L’idéalisme de mai 68, on voit où ça nous a mené. On n’a plus les moyens d’être idéaliste, il faut être efficace… et justes.

      Mon guide, c’est le bien commun. Pas des rêves utopiques de sociétés parfaites : on fait une société avec des hommes, alors la perfection, tu peux oublier. Il faut garder à l’esprit que dans l’Homme, il y a le meilleur et le pire. C’est ce pire qu’il faut encadrer.

      Mais après tout, tant mieux s’il y a des rêveurs : eux au moins, ils ne sont pas dangereux. Tant que leurs rêves restent des rêves. Parce que la dernière fois qu’on s’est laissé gouverner par des idéaux, ça a juste fait 60 millions de morts.

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  3. Que dire…
    Je crois que je vais me contenter de tes conseils avisés en matière d’informatique !
    Parce que je crois que ton cynisme dépasse largement mon idéalisme.
    Dommage, si tu es encore jeune.
    Donc, vas-y fonce, écrase les autres et hisse-toi efficacement au plus haut !
    Fuis les idéaux de mai 68 ! Vade retro ! Ce ne sont que petites fleurs, marijuana, et guitares ! Inefficace tout ça, ça ne rapporte rien !

    Oui, il faut tenir compte de l’expérience des « vieux soldats », naturellement. Mais à mon sens, ce qui doit te guider, donner ton objectif à long terme, ce sont des idéaux, pas des critères de rentabilité qui vont te mener au plus facile, au plus bas.

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    1. Je n’ai jamais parlé d’écraser les autres ni de rentabilité ?!?

      J’ai dit que les idéaux n’avancent à rien, et que ce n’est pas avec ça qu’on gouverne. Et qu’au contraire, si on se met à gouverner avec ça, ça peut faire beaucoup de mal. La bonne volonté ne suffit pas.

      Deux intellectuels assis vont moins loin qu’un con qui marche

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