Bilan d’une sup sans lendemain

Après l’article de Romain, et après tout ce que j’ai pu écrire sur la prépa en elle-même, il est temps pour moi de vous dresser un bilan plus personnel de cette première et dernière année de prépa.

Rétrospectivement, je dirais que mon expérience de la prépa se résume, symboliquement et métaphoriquement, à ce qui suit :

La rentrée :

Le restant de l’année :

Malgré tout, aujourd’hui …

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Le choc de la rentrée …

Comme dans la vidéo, la rentrée a été rude. On arrive la tronche enfarinée, un bac avec mention dans la poche. On se dit « Ça va être dur, il faudra bosser, mais je ferai face ». Et je suis parti, remonté comme on part à la guerre. Sauf que voilà, je me suis fait très vite claquer la figure.

Les profs vous font comprendre, de façon infiniment plus délicate que dans la vidéo mais le contenu est le même, que vous n’êtes rien et que vous avez tout à apprendre. Ce n’est pas tout à fait faux, mais le choc est brutal, et le mécanisme, vicieux.  Le niveau, à la sortie du lycée, est dérisoire, et ça ne va pas s’arranger avec la « réforme du lycée ». Dans tout ça, le bac n’est qu’une vaste fumisterie, et in fine, un bout de papier avec lequel je n’oserais même pas me torcher. La preuve en est qu’avec le bac général comme seul diplôme, même avec mention, il est impossible de trouver un métier.

… et son explication

De façon générale, le niveau au lycée s’est constamment dégradé depuis 40 ans, avec une populisation massive entraînant un allègement permanent des programmes. Malgré ces allègements, les profs du secondaires n’ont toujours « pas le temps » de boucler ces foutus programmes. Vous y comprenez quelque chose, vous ?

À titre d’exemple, en 1ère, il y a encore une quinzaine d’année, on enseignait conjointement, en maths,  le produit scalaire et le produit vectoriel. Sur le plan calculatoire, c’est pratiquement la même chose, sauf un cosinus qui devient un sinus. Et sur l’exploitation en géométrie analytique, ça n’est pas bien sorcier. Aujourd’hui, seul le produit scalaire est enseigné au lycée.

Au niveau des écoles d’ingénieurs, les exigences sont restées sensiblement les mêmes depuis 50 ans. Mais, toutes ces choses qu’on apprenait auparavant au lycée (le produit vectoriel n’en est qu’un exemple), et qu’on doit savoir, en plus de tout le reste, à l’entrée en école, où est-ce qu’on les apprend ? Ben en prépa, voyons ! Comme s’il n’y avait pas assez de travail. À moins d’avoir déjà tout vu en cours particulier, avant la fameuse rentrée en prépa, si papa a le portefeuille assez garni pour ça. C’est la raison pour laquelle je défends une prépa découpée en 3 ans, mais j’y reviendrai plus tard.

Ce que la prépa m’aura apporté

Je dois tout de même rendre justice, dans une certaine mesure, à cette filière car j’y ai beaucoup appris.

En premier lieu, la signification du mot « travail », et toutes les méthodes qui s’y rattachent. Il est clair que je ne savais pas travailler en sortant du lycée, vu que je n’avais pratiqué la discipline qu’en dilettante. J’y ai passé l’année, mais après tout ça a servi, et faute de réussir réellement, j’ai au moins compris comment il fallait s’y prendre. Et je sais désormais gérer de grandes quantités de travail, sans (trop) me décourager.

Ensuite, j’ai acquis un certain nombre de méthodes scientifiques et une plus grande rigueur dans mon travail. Ce fut, d’autre part, la première fois que j’établissais seul des embryons de protocoles expérimentaux (qui ne fonctionnaient pas, mais c’est une autre histoire).

Et bien sûr, s’ajoute à cette liste un certain nombre de connaissances purement scientifiques, même si mon niveau de fin d’année ne satisfaisait pas (loin s’en faut) aux exigences de mes professeurs.

Les désenchantements de la taupe

Je crois que ce que j’ai le plus regretté, c’est le manque total de créativité et d’inventivité dans cette filière. En gros, on se contente d’ingurgiter des notions, et ça tourne très vite au bourrage de crâne. Or un ingénieur est avant tout quelqu’un qui apporte à son entreprise ce qui manque totalement à la machine : le génie, les idées, l’imagination … Et en prépa, on en reste au stade de la machine à calculer. Évidemment, la base calculatoire, et scientifique en général, est indispensable pour espérer apporter une quelconque plus value à un système scientifique ou industriel, et je veux bien croire que la partie création soit assurée par les écoles,  le rôle de la prépa (« prestataire de service des écoles », dixit mon prof de sciences de l’ingénieur) se cantonnant aux prérequis scientifiques.

Mais c’est profondément déceptif de ne jamais appliquer concrètement ce qu’on apprend. Comme si tout cela n’était destiné qu’à nous sélectionner à la sortie, sans considération pour l’intérêt des notions étudiées.  Ceci étant, je crois être un des seuls taupins à ne pas cracher sur la pratique, car la plupart de mes camarades se complaisent dans la théorie, l’abstrait et la masturbation intellectuelle.

Personnellement, je pratique et j’étudie les sciences pour comprendre le monde et son organisation, pas pour le plaisir de me torturer le cerveau. Ainsi que je l’avais déjà écrit dans Les maths ne sont pas une religion, la finalité de la science n’est pas de donner à quelques scientifiques fatigués des orgasmes intellectuels, même si cela peut être une motivation. Si les États investissent dans la recherche, et si l’Homme a toujours été attiré par l’inconnu au point de développer une méthodologie rationnelle pour le rendre un peu moins inconnu, c’est bien parce que la science permet la compréhension du monde dans sa globalité.

Analyse d’un « échec »

Je n’irai pas en deuxième année, d’une part parce que je n’ai pas obtenu le passage (et la première année ne se redouble pas), d’autre part parce que je le cherchais pas. J’ai baissé les bras à partir du mois de mars. C’était ça ou griller un fusible. Je pense réellement que c’était ma santé mentale qui était en jeu : je bossais beaucoup, je ne sortais pas, je ne faisais pas de sport, quand je ne travaillais pas, je mangeais ou je dormais, j’avais très peu d’activités à côté et tout ça pour des notes franchement pas à la hauteur de mes efforts.

Et puis un jour, voyant que tous ces sacrifices ne servaient à rien, j’ai cessé tout effort. J’ai bossé le minimum pour rester à peu près sur les rails, et j’ai poursuivi l’année en attendant qu’elle se termine. J’ai repris le sport, le piano, mes activités littéraires et j’ai créé ce site. Une véritable bouffée d’oxygène, ce que vous lisez là, une activité créative, littéraire et informatique, qui m’a aidé à tenir en me sortant des maths. Et je ne vous dit pas le bonheur quand j’ai fermé pour la dernière fois la porte du lycée.

Je pense que je n’étais tout simplement pas fait pour cette voie (à moins que ce ne soit l’inverse). D’une part, je ne suis pas un scientifique pur et si j’ai choisi maths sup, j’aurais aussi bien pu rentrer en hypokhâgne (la preuve c’est que j’étais major en Français/philosophie, cette année). Et il se trouve que bouffer 12h de maths par semaine a tendance à entamer mon moral. De plus, je ne suis pas de ceux qui passent l’année le nez dans le guidon, heureux de leur sort, sans se poser de question. La politique « bosse et ça suffira », ce n’est pas mon truc.

Sur le plan du travail, je suis incapable d’apprendre à toute vitesse. Chez moi, le V12 est monté en 4×4 plutôt qu’en formule 1 : je ne suis pas monomaniaque de la science. Un problème récurrent de la prépa est le manque d’ouverture d’esprit et le manque de culture des élèves. Certains ne voient la vie et le monde qu’à travers les maths et sont complètement idiots en dehors de cette discipline. En prépa économique, les cours de culture générale sont obligatoires, mais en prépa scientifique « on n’a pas le temps ». Moi, à l’inverse, j’ai des connaissances au moins basiques dans presque toutes les disciplines humaines, et je supporte mal de faire la même chose toute la journée. Je suis un tout-terrain de la science.

D’autre part, j’ai tendance à avoir une intelligence concrête. La théorie et l’abstraction, même si je n’ai rien contre, je les pratique avec parcimonie. Spontanément, ce n’est pas comme ça que je fonctionne et que j’apprends le mieux.

Enfin, la prépa, c’est un rythme de taré. Or si j’ai moins de 9h de sommeil par tranche de 24 heures, je ne tiens pas longtemps … Et 9h de sommeil + 9h de cours + 3h de travail personnel + 3h de repas = 24 h. Donc il est impossible de se laver, de se changer les idées et de se déplacer.

Cependant, malgré le résultat (et  mes résultats), je ne considère pas cette année comme un échec. Il est vrai qu’elle ne m’aura pas mené là où je l’aurais souhaité et m’aura sacrément amoché sur le plan psychologique et humain. Mais, comme je l’ai dit plus haut, j’y ai beaucoup appris et je me suis durci le cuir. La prépa c’est marche ou crève. Et j’ai marché.

Conseils aux futurs taupins

Vous pourriez considérer que je suis mal placé pour donner des conseils.  Mais ce serait négliger mon honnêteté et mon sens de l’observation. Et puis vous n’êtes pas obligé de m’écouter …

  1. Mettez vous au travail dès la rentrée, et même, dans l’idéal, avant. Potassez les bouquins de méthodologie si, comme moi et tant d’autres, vous avez passé le lycée les mains dans les poches. Les profs n’attendront pas les retardataires. Au contraire, ils joueront à la sélection naturelle dès le départ, et chercheront à éliminer les plus faibles avant la Toussaint. De plus, les devoirs arriveront très vite, et très vite, vous vous retrouverez submergé. Cherchez donc à retarder ce moment fatidique au maximum en prenant de l’avance. Mais ne rêvez pas trop : le moment où vous ne saurez plus où donner de la tête arrivera, et il faudra profiter des premières vacances pour combler le retard que vous aurez immanquablement pris.
  2. Sachez prendre du plaisir dans votre travail et, comme je ne me fais pas d’illusions sur les plaisirs que procure le travail, gardez vos activités sportives et artistiques, même, et surtout, dans le moments de bourre. Ces menus plaisirs seront vos boués de sauvetage en prépa, et plus vous aurez de travail, plus vous en aurez besoin.
  3. Sachez vous dégager du temps pour ces activités. Les professeurs donnent beaucoup de travail, mais aucun ne s’attend à ce que chaque élève fasse tous ses exercices. C’est quelque chose qu’on comprend au fur et à mesure, car personne d’autre ne vous le dira : si on l’explicitait, le jeu ne serait pas assez vicieux. Il n’y a donc pas à culpabiliser en délaissant momentanément les maths pour le tennis, quitte à arriver le lendemain en ayant fait la moitié de son travail. La prépa a aussi pour but de vous apprendre à faire des choix et à vous organiser (mais, là encore, personne ne vous le dira).
  4. Oubliez que vos camarades seront vos rivaux dans deux ans : c’est une mauvaise stratégie. L’un des soutiens principaux, en prépa, ce sont les copains. Vous bossez ensemble, vous souffrez ensemble, vous vous réjouissez (ou pleurez …) ensemble. Bref, les rivalités s’effacent très vite, à moins d’être en compagnie d’abrutis ambitieux et asociaux qui ne comprennent rien à la vie.

Pour ce qui est de la méthodologie du travail en lui-même, là je ne connais pas de grands principes qui se puissent mettre en application toute l’année. Mon conseil principal est de lire le cours puis de faire, ou de refaire, un maximum d’exercices : il est possible de compenser, dans un certaine mesure, les défauts de compréhension du cours par la pratique et l’application de méthodes (en gros : remplacez la réflexion par le processus). Les exercices deviennent presque, à force, des réflexes conditionnés.

Conclusion

J’ai essayé ici de relater honnêtement et fidèlement mon expérience de la prépa afin qu’elle puisse servir à d’autres, en éviant de me chercher des excuses. La cassure de niveau entre le lycée et la taupe est franchement et injustement rédhibitoire, mais pour le reste, je suis le seul incriminé dans le déroulement de mon année.

La fin d’année et les résultats aux concours montrent que la prépa ne mène pas qu’à la dépression. Certains y réussissent. Mais à quel prix … Je ne connais personne qui ai réussi à s’y épanouir, à part Romain. Pour tous, bons ou moins bons, la fin de l’année, puis l’entrée en école représentent le bout d’un tunnel toujours trop long. Alors courage aux futurs taupins ! En première année, seuls les 10 premiers mois sont difficiles  …

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2 réflexions sur « Bilan d’une sup sans lendemain »

  1. Si je peux repréciser quelque chose, c’est que je ne suis pas dans le même lycée que les autres personnes qui postent sur ce site.

    L’ambiance a été extrêmement différente entre ces 2 CPGE. Il m’a été considérablement plus facile de prendre du plaisirs en prépa car l’ambiance de la classe était infiniment plus détendu. L’endroit où l’on fait sa classe prépa à donc un importance capitale.

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