Gagner la guerre, leçon de politique machiavélique

En 2008, Jean-Philippe Jaworski nous avait offert un superbe Janua Vera. Il a récidivé en 2009 avec Gagner la guerre, où l’on retrouve avec un bonheur certain le maître assassin/conseiller politique le plus vicieux et le plus délicieux de Ciudalia. Le résultat n’est rien de moins qu’un chef d’oeuvre.

Imaginez-vous la banalité. Version politique. Une société corrompue par ses dirigeants, des dirigeants corrompus par le pouvoir, un pouvoir pour lequel les hommes se trahissent et s’entre-tuent, reniant parfois leur humanité même. La routine, quoi.

C’est cette routine que décrit J-P Jaworski, à travers le destin pittoresque de Benvenuto Gesufal, assassin de la Guilde des Chuchoteurs, détaché auprès du podestat Leonide Ducatore en qualité de maître espion, conseiller officieux, émissaire discret, garde du corps et maître assassin.

Creusez un peu les racines de ces noms, et vous comprendrez vite que rien dans ce livre n’a été laissé au hasard, pas plus les patronymes que les éléments symboliques qui se répondent d’un bout à l’autre du récit. Le tout est infiniment travaillé, et servi par une très belle langue, où, chose curieuse, les métaphores précieuses et les jurons orduriers se mélangent avec le plus grand naturel, portés par la gouaille de l’assassin.

Derrière l’esthétique de la langue et des symboles, le livre est surtout délicieusement subversif : le lecteur devient complice et confident d’une crapule amorale autoproclamée, dans une confession – à la première personne – qui ne manque ni de piquant ni d’humour noir. Les amateurs du genre seront ravis.

L’histoire

L’action se déroule dans la république de Ciudalia, sorte de reconstitution version Jaworski d’une Florence médiévale. Dans cette société pourrie par les conflits d’intérêts et le clientélisme, tout n’est qu’intrigues, complots et renversements d’alliances.

Le podestat Ducatore, numéro 1 ex aequo de la république (enfin normalement, parce qu’en fait, il a refroidi son binôme) a engagé une guerre navale contre son ancien protecteur, le souverain de Ressine. Les combats sont de courte durée et la victoire est éclatante. Cependant, gagner la guerre est bien plus que remporter la victoire militaire. La véritable guerre, qui attend le podestat et son éminence grise, Benvenuto, a lieu dans les murs de la cité et est politique. Et loin d’être gagnée …

L'auteur

Dans cet environnement pour le moins tourmenté, Benvenuto tente de concilier ses intérêts personnels – et pour commencer,  sa simple survie – et ceux de son patron. Hélas, ceux-ci deviennent rapidement, et lourdement, incompatibles. La vie de l’assassin devient assez vite un calvaire, dans une ville où tous, pour différentes raisons,  ne tarderont pas à le vouloir mort.

Du genre du livre

Au delà du cours de diplomatie version pragmatico-cynico-machiavelico-amorale, le récit est d’une très grande finesse et d’une grande profondeur, dans la psychologie des personnages comme dans l’évolution de l’histoire. Pour tous ceux qui, comme moi, sont sensibles à ce genre de détails, c’est un vrai bonheur.

Quant au genre du livre, c’est de la fantasy, mais c’est aussi du roman noir, du roman de cape et d’épée, du roman psychologique, du roman d’aventure, du roman fantastique,  … bref, faites comme moi : abandonnez les classification et la taxinomie. Ce bouquin, c’est une hypotypose de 685 pages. Ce bouquin, c’est un chef d’oeuvre. Point.

Extraits du livre

(Publiés avec l’autorisation des éditions Les moutons électriques).

Au bout de dix heures de combat, quand j’ai vu la flotte du Chah flamber d’un bout à l’autre de l’horizon, je me suis dit : « Benvenuto, mon fagot, t’as encore tiré tes os d’un rude merdier. » Sous le commandement de mon patron, le podestat Leonide Ducatore, les galères de la République de Ciudalia venaient d’écraser les escadres du Sublime Souverain de Ressine. La victoire était arrachée, et je croyais que le gros de la tourmente était passé.

Je me gourais sévère.

Gagner une guerre, c’est bien joli, mais quand il faut partager le butin entre les vainqueurs, et quand ces triomphateurs sont des nobles pourris d’orgueil et d’ambition, le coup de grâce infligé à l’ennemi n’est qu’un amuse-gueule. C’est la curée qui commence. On en vient à regretter les bonnes vieilles batailles rangées et les tueries codifiées selon l’art militaire. Désormais, pour rafler le pactole, c’est au sein de la famille qu’on sort les couteaux. Et il se trouve que les couteaux, justement, c’est plutôt mon rayon…

Je suis allergique aux enterrements. Ca peut sembler bizarre, compte tenu de mon fonds de commerce, mais c’est ainsi. J’ai mes raisons. Tuer et inhumer, c’est deux activités très différentes.Buter un quidam, pour un affranchi, c’est gratifiant. Ca demande un minimum de coeur au ventre, ça nécessite un vrai sens du contact, c’est un peu sale, c’est rapide, c’est payant : bref, c’est une réelle expérience humaine, directe et sans complications.

Enterrer le même quidam, par contre, quelle corvée ! C’est codifié, grégaire, faux-cul, interminable. Ca sublime toutes les vicissitudes du banquet de mariage, en noir et sans le pince-fesse. La douleur sincère de quelques naïfs copule d’obscène manière avec les larmes obligées du plus grand nombre.

Pour peu que le macchabée ait porté un nom et laissé du bien, les derniers adieux virent à la bouffonerie grinçante.

Publicités

Une réflexion sur “ Gagner la guerre, leçon de politique machiavélique ”

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s