De la sélection en prépa

La filière classes préparatoires / écoles d’ingénieurs est probablement la plus sélective, en France. À dessein, mais pas toujours à bon escient.

En terminale

Avant même les épreuves du bac, les candidatures sont déposées fin mars, et les dossiers, courant avril. Les classes préparatoires choisissent leurs futurs élèves début juin, d’après leur dossier scolaire. Les résultats au bac n’ont donc aucun poids dans cette sélection, même si obtenir ce torchon est nécessaire pour rejoindre en septembre, sourire aux lèvres, ce bagne volontaire.

À ce niveau, le recrutement tient d’avantage du pari : rien ne garantit qu’un lycéen, même bon, ait les capacités qui feront de lui un bon taupin. Les abandons en cours et en fin de sup[1. La première année de prépa, dans notre jargon] en sont un témoignage[2. en moyenne 1/8 des effectifs en début de sup n’arrive pas en spé]. Être bon élève au lycée est seulement condition nécessaire mais non suffisante pour réussir sa prépa.

En fin de spé

Les écrits

Dans notre jargon, la spé est la 2ème année de prépa, à l’issue de laquelle on passe les concours d’entrée aux grandes écoles, dont les écrits ont lieu entre fin avril et mi-mai. Il y a d’abord la banque de concours Mines/Ponts, qui a eu lieu pendant la deuxième semaine des vacances de Pâques, cette année, puis Centrales/Supélec, les Concours Communs Polytechniques (CCP), puis l’X (la vraie Polytechnique), et enfin Normale Sup et les E3A.

Et il n’est pas rare d’enchaîner 3 voire 4 semaines d’écrits, à raison de 6 à 8h d’épreuves par jour, sur 3 à 4 jours par semaine, suivant les concours (donc jusqu’à 32h d’épreuves sur 4 jours …). S’il faut avoir la tête bien faite et bien pleine, il la faut aussi bien solide, pour endurer ce rythme. Le lecteur commencera à comprendre que la sélection est également physique.

Les oraux

D’autre part, la sélection la plus vicieuse consiste à donner les dates de passage des candidats admissibles (ceux qui seront autorisés à passer les épreuves orales) au dernier moment. En effet, les résultats aux écrits, qui conditionnent l’admissibilité, sont connus début juin. Les dates de passages des oraux, qui se déroulent presque tous sur Paris, sont connues entre un mois et trois jours à l’avance (une semaine, le plus souvent), ce qui laisse peu de temps pour s’organiser et, surtout, pour bénéficier de tarifs SNCF intéressants. Qui a dit que les Parisiens étaient avantagés ? Meuh non …

En cours de sup/spé

La sélection la plus pernicieuse et la moins évidente a lieu tout au long de la formation. D’aucuns diront qu’elle n’est ni pensée ni souhaitée, mais qu’elle n’est qu’une conséquence de ce type de formation. Laissez-moi vous dire que je n’y crois pas : les professeurs de prépa sont des gens intelligents qui sont quasiment tous issus de cette voie. Il apparaît inconcevable qu’ils ignorent ceci.

Je l’ai déjà développé, la prépa, c’est un rythme. Or celui-ci n’est pas qu’intellectuel. Bien sûr, les notions du programme (et même hors programme …) se succèdent très rapidement, et il faut être capable d’ingurgiter tout ça très vite (même si une compréhension approfondie n’est pas exigée, en dépit des discours officiels : j’ai des camarades qui réussissent relativement bien sans vraiment comprendre ce qu’ils font). Mais au-delà de l’intellect, il faut, comme aux concours, soutenir la cadence, d’un point de vue physique.

Les emplois du temps sont copieux, il arrive fréquemment que des heures de cours soient ajoutées au planning sans crier gare, et après des journées extensibles (jusqu’à 10h), il y a encore le travail personnel, le soir (voire la nuit). Les horaires sont particulièrement contraigants en première période, c’est à dire au premier trimestre (avant le choix des options). On me traitera de parano si je dis que l’objectif est de semer les plus fragiles dès le début, pour arriver à Noël avec seulement les motivés. Je reviendrai sur ce jugement si quelqu’un est capable de me démontrer ici qu’il est faux.

Le pire, je crois, c’est que vers 18h-19h, après plus de 9h de cours, ou encore à l’approche des vacances, il y a des professeurs qui se plaignent de notre « manque de réactivité », et qui ont l’impression de faire cours « à des limaçons » (sic). On croît rêver …

La sélection physique est cruelle car, si l’on peut développer son esprit assez facilement, tous les intellectuels ne sont pas capables de supporter le manque de sommeil, le manque d’activité physique, et des journées de 15km de long, et ce pour toutes sortes de raisons. En particulier, un problème de santé dans cette voie ne pardonne pas. J’ai ainsi un copain de 2ème année qui a fait un épisode anémique soigné trop tard, en première année, ce qui lui a sabordé son année et son niveau, malgré tout le travail qu’il a pu fournir. Il ira tout de même en magistère, en région parisienne, à la rentrée 2010.

Pour finir, je n’apprendrai rien à personne en disant que, outre le désagrément et les conséquences physiologiques, la fatigue et les faiblesses physiques diverses nuisent à toute forme d’activité intellectuelle.

Conclusion

La sélection est donc à double tranchant : physique et intellectuelle. Il existe toute une classe d’étudiants qui parviennent à tenir sur les deux plans, mais il existe aussi un certain nombre de gens qui ne sont pas adaptés au rythme de la prépa, malgré un bon niveau scientifique à l’entrée. Je sais que les anciens taupins sont appréciés des entreprises car ils savent travailler bien, beaucoup et longtemps, mais ce type de travail est-il le témoin d’une véritable démarche intellectuelle ? La prépa est l’art d’apprendre à penser sans prendre le temps de la réflexion. Quitte à penser superficiellement, et à remplacer la pensée par le processus.

Et pour tous ceux qui ne rentrent pas dans le moule, direction la fac ou l’IUT, c’est-à-dire des formations beaucoup moins valorisées, à juste titre. En France, être efficace signifie avant tout être rapide, et dans le monde du « toujours plus vite », ça n’a rien d’original.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s